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Journaliste : Certaines personnes affirment sérieusement que Franck Roid, à l’âge de seulement 28 ans, est l’un des plus grands leaders du monde moderne. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Franck Roid (d’abord un peu surpris, puis le sourire aux lèvres) : Eh bien, je pense que le leadership d’une personne s’évalue au nombre et à la qualité des gens qui la suivent. Mais les personnes qui cherchent en quelqu’un un leader se trompent, il y a plus noble que le leader je pense.

Journaliste : Quel est cet individu « plus noble » ? Vous éveillez ma curiosité.

Franck Roid : Un grand homme doit donner du pouvoir aux gens. Il doit les aider à être maîtres de leur vie et non qu’il se rende maître de leur vie… J’essaye à tout prix de tendre vers cet idéal.

 ‘

Partie 1

Le lien

1

Tu vois ces trois étoiles alignées Franck ? C’est la ceinture d’Orion. Et on reconnaît bien l’étoile un peu rouge qui est là, tu la vois ? Celle-là c’est Bételgeuse. Elle est l’une des plus brillantes car c’est une « supergéante rouge », un soleil qui est en train de mourir.

Franck avait 8 ans, et il buvait les paroles de son père. Ils étaient tous les deux sur la terrasse de leur maison, située dans un petit village du Var. Il n’y avait aucune grande ville à moins de quarante minutes de route, et la pollution lumineuse y était donc inexistante.

« Le ciel est magnifique » pensa son père pendant qu’il savourait ce moment de partage avec son fils. Depuis toujours passionné par l’astronomie, son père avait entrepris pendant ces dernières semaines d’enseigner le nom et la localisation de chaque étoile et constellation à son petit garçon.

Papa ?

Oui Franck ?

Pourquoi les étoiles forment des personnages ? Ce n’est pas normal…

Son père rit aux éclats en cette nuit profondément silencieuse, puis répondit :

Ils ne forment pas des personnages Franck. Du moins pas vraiment. Pendant l’antiquité, il y a très longtemps, nos ancêtres avaient tracé des connexions entre les étoiles proches les unes des autres, des lignes imaginaires pour leur donner une forme reconnaissable. Y apercevoir un lion, un scorpion ou un ours leur donnait une nouvelle compréhension, un vrai sens à ce qu’ils voyaient. Et cela devenait tellement plus vivant pour eux !

Franck observait avec émerveillement la voûte céleste d’une encre noire sur laquelle scintillaient des centaines de diamants. Il se repassait en boucle les dernières paroles de son père : un écho qui reviendrait des années plus tard…

Les garçons vous rentrez maintenant, il commence à se faire tard, annonça la mère de Franck adossée sur le pas de la porte-fenêtre.

On arrive chérie, répondit le père en regardant l’enfant qui était toujours absorbé par le ciel illuminé.

« Il est si curieux… et impossible de deviner à quoi il cogite » se dit-il en prenant doucement son fils par l’épaule pour le raccompagner à l’intérieur.

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Trois semaines plus tard, un camion qui avait la mauvaise habitude de couper tous ses virages roulait très dangereusement sur une petite route des montagnes varoises, et inévitablement ne vit pas la voiture qui arrivait en face : le père de Franck la conduisait, sa femme à ses côtés.

Son père fut tué sur le coup, pendant que Franck, avec innocence, jouait à chat perché dans la cour de l’école.

Journaliste : A vos yeux, que représente la vie ?

Franck Roid : La vie en général vous voulez dire ? En fait, je trouve qu’elle est fascinante : qu’une seule et même molécule, l’ADN, se soit frayée un chemin à travers des milliards d’années pour créer tout ce foisonnement de vie, et avoir engendré au détour l’intelligence humaine… c’est tout bonnement stupéfiant ! Cette intelligence est née par hasard et elle est tellement… improbable. Je pense que l’on doit rendre honneur à ce don de l’évolution et non le traîner dans la boue.

Journaliste : Et pour ce qui est de la vie des êtres humains ?

Franck Roid (après un silence) : Notre vie est fragile. Nous devons créer et transmettre, car au final, c’est tout ce qu’il subsistera de nous…

2

Non, s’il te plait Marine, ne me laisse pas tomber, pas maintenant…

Je suis désolée Franck, dit la voix de Marine à travers le combiné du téléphone, on est trop loin l’un de l’autre maintenant. Au lycée on se voyait tout le temps, mais là avec tes études à Nice et les miennes à Montpellier. . . pour moi, c’est trop me demander. J’ai essayé, mais je ne peux vraiment pas m’y faire tu comprends ? On doit arrêter cette relation, elle ne rime plus à rien.

Pour toi.

Oui pour moi ! dit-elle d’une voix grave et agacée. Mais si tu m’aimais vraiment, tu ferais ce qui est le mieux pour moi tu ne crois pas ?

Une minute passa sans que ni l’un ni l’autre ne prit la parole. Marine était quelqu’un de très proche, et ce silence, ce malaise, minait littéralement le cœur de Franck.

Je… je te laisse Marine, je dois me retrouver un peu seul maintenant, finit-il par répondre d’une voix faible et apparemment très affectée.

Elle était devenue sa petite amie en classe de première S, où ils se sont rencontrés. C’était une charmante fille rousse aux yeux vert et jaune (le jaune était au centre, et il trouvait que cette combinaison de couleur était stupéfiante) et à la peau blanche parsemée de petites taches de rousseur (il la taquinait d’ailleurs souvent à propos de ceux qu’elle avait sur le nez).

En repensant à cette dernière conversation si désagréable, Franck ressassait ses idées noires : «  Deux ans ! Rayés de l’histoire en une seule conversation téléphonique ! Je ne sais vraiment pas si elle a inventé cette histoire d’éloignement géographique comme excuse pour faire bonne figure, ou ne pas me blesser, très ironiquement… ou encore si elle y croit vraiment… Et ces cours de première année de médecine, je n’en parle pas ! C’est pour ça que je suis ici à me morfondre ? On apprendrait le bottin téléphonique ça serait pareil… Moi qui aime le raisonnement et la fine intelligence, ce n’est pas cette année que je serai servi apparemment. »

Il avait à présent 18 ans, il mesurait 1m79 et était plutôt mince. Il avait les cheveux sombres de son père, le bas du visage plus doux hérité de sa mère, et surtout, des yeux d’un noir profond, un regard si perçant que sa mère pensait à chaque fois : « Il transpercerait les murs avec ces yeux là ».

 ‘

La mère de Franck était retournée depuis trois mois et demi à l’hôpital, où elle suivait une intense chimiothérapie. Elle avait déjà eu une tumeur maligne il y a huit ans de cela, qui d’ailleurs avait été opérée avec succès. Malheureusement, d’après les médecins, cette tumeur avait dû faire des métastases : les poumons, qui voient passer la plupart de la circulation du corps, ont été touchés par les cellules malignes. Et malheureusement, la chimiothérapie était inefficace : le temps lui était compté.

Franck alla la voir le jeudi qui suivait la rupture avec Marine. Les médecins l’avait appelé pour lui demander de venir au plus vite, ce qui laissait clairement entendre la suite des événements…

On entendait des trombes d’eau s’abattre contre la vitre de la petite chambre, qui possédait évidemment ces affreux néons donnant cette lumière crue et d’un blanc laiteux typique des centres hospitaliers. Franck préférait ne pas penser à ce qui se déroulait à chaque minute qui passait, à ce qui était pourtant évident, et voulait à tout prix détendre l’atmosphère très lourde de cette fin d’après-midi. Il le faisait pour sa mère, mais aussi et surtout, pour lui. Ils parlaient tous deux en plaisantant depuis déjà deux bonnes heures, mais sa mère était très faible :

Franck, on ne peut pas faire comme si de rien n’était, pas maintenant… Je sais que tu m’en as toujours voulu après la mort de ton père, lorsque je me suis laissé emporté par le chagrin. Cet homme qui venait, il était là pour me redonner de l’espoir tu comprends ?

Non, coupa-t-il en regagnant son sérieux, il t’a au contraire enlevé tout le mérite de vivre, il parlait soi-disant avec les morts, non mais tu te rends compte maman ? Tu te rends compte qu’il t’as pris le peu d’argent qu’il nous restait pour vivre ! Et tu lui as donné volontiers en plus ! Il rentrait chez nous, t’arnaquait avec ses paroles mielleuses pendant que tu étais faible psychologiquement, et il t’a laissé tomber du jour au lendemain alors que ton cancer avait été diagnostiqué.

C’était une erreur Franck mais s’il te plait, ne m’en veux plus pour ça.

Tu le laissais rentrer chez nous et nous voler, alors qu’il portait lui-même un costume trois pièces, et il faisait semblant de… de parler avec papa… dit-il la voix étranglée, imprégnée de colère et de tristesse.

Sa mère lui tendit la main, Franck la prit en essayant de réfréner son chagrin.

Mon fils, pardonne-moi pour ces moments où je t’ai laissé tomber, s’il te plait.

Il se passa plusieurs secondes, qui parurent interminables…

D’accord maman, ce n’est plus le moment de toute façon, répondit-il en essayant vainement de sourire.

Étrangement, les minutes s’écoulèrent à présent très vite, dans le silence, et Franck sentit alors que quelque chose n’allait pas…

Maman ? MAMAN ?

Les infirmières rentrèrent en trombe dans la chambre pour s’occuper de sa mère et des appareils… Mais le cœur ne battait plus… et ne battra plus.

Franck pleura pour la première fois depuis dix ans.

Maman… continua-t-il d’appeler timidement, le cœur ravagé par la tristesse, en lui prenant la main et la serrant au creux des siennes. Mais il appelait en vain…

Il était seul maintenant… Il était tellement seul…

Journaliste : Quelle études avez-vous faites ? Beaucoup se posent la question.

Franck Roid : J’avais commencé par faire une année de médecine mais le moins que l’on puisse dire c’est que la première année est abrutissante. Je me suis réorienté vers ce qui me stimule intellectuellement : la biologie.

Journaliste : La biologie ? C’est assez surprenant quand on voit ce que vous faites à présent… non ?

Franck Roid : Oh non, tout est parfaitement logique en réalité. Le biologie touche à toutes les sciences et est plutôt complexe. La génétique, la neurologie, les mécanismes de l’évolution, le rôle de l’environnement… Ce parcours scientifique a beaucoup influencé ma pensée et mon cheminement.

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Partie 2

La source

3

La chaleur était suffocante en ce milieu d’après-midi, et des perles de sueur ruisselaient dans le cou de Franck. La voyante qui lui ouvrit la porte était miraculeusement fraîche comme le jour. Elle donnait apparemment ses consultations (« Comment on appelle ça d’ailleurs ? Un séance de visions, ou de flashs ? » se demanda-t-il avec ironie), elle les donnait donc dans son appartement, qui n’était bien évidemment pas au rez de chaussée… « J’ai compris, même après avoir monté deux étages, elle n’a pas l’air d’avoir le moins du monde chaud. C’est une créature des glaces la médium que j’ai trouvé » pensa-t-il en affichant un léger sourire.

Elle l’emmena dans une petite pièce sombre, qui semblait être le salon de la médium en temps ordinaires. En fait, l’atmosphère était bien étudiée pour mettre les clients dans l’ambiance onirique de la voyance : un tas de bibelots, d’origine asiatique apparemment, étaient disséminés dans cette étrange pièce emplie de cette odeur, légère, mais très prenante (certainement de l’encens).

Il sourit en se parlant à lui-même : « Il ne manque plus que la musique New-Age. Je suis un peu déçu, le décorum aurait été parfait ». La femme alla dans une petit recoin de la pièce. Franck aperçu un court instant ce qu’elle faisait : elle avait mis en marche un discret lecteur CD, diffusant… « de la musique New-Age, merci pour les clichés ! Voilà, c’est bon je suis dans l’ambiance ». Les stores étaient baissés, mais Franck put apercevoir les quelques passants dans la rue en contrebas. « Pitié qu’est-ce que je fais là… Venez m’aider je vous en prie… »

Trois bougies allumées reposaient sur une table carrée au centre de la pièce, aux côtés de laquelle la femme et lui s’installèrent. La médium parla aussitôt qu’elle s’assit :

Alors, eh bien, commençons Monsieur Roid. Je ne sais pas encore trop ce que vous désirez de moi. Et je vous avoue franchement que je n’ai pas trop l’habitude de ce genre de consultation.

Elle devait avoir la quarantaine, le visage mince, encore très enfantin, et des yeux clairs, perçants. Elle semblait gênée par cette situation, il s’en apercevait bien. « Mais je dois absolument la mettre en confiance, sinon tout sera fichu » pensa-t-il immédiatement.

Je fais une étude sur les phénomènes encore inexpliqués, comme je vous l’ai dit au téléphone. Je sais que vous avez un don, un pouvoir extrasensoriel ou en tout cas quelque chose d’encore incompréhensible, dit-il avec un petit sourire qu’il voulait apaisant. Ce que je voudrais, c’est légitimer scientifiquement votre don aux yeux de tous.

La femme ne sembla pas vraiment se détendre, mais elle releva les yeux et interrogea Franck du regard :

Bon, dans ce cas j’attends vos questions, dit-elle en lui rendant timidement son sourire.

« C’est maintenant ou jamais, je dois jouer le jeu jusqu’au bout. »

Il essaya de laisser son visage impassible, et de garder son sérieux du mieux que possible :

Comment faites-vous pour voir l’avenir des gens ?

Elle ne répondit pas immédiatement. Cinq petites secondes, qui paraissaient pourtant éternelles et même oppressantes dans cette pièce sombre. Peut-être avait-il été un peu trop direct…

Puis, contre toute attente, le visage de la femme se détendit : ses yeux clairs se firent plus doux et apporta même de la gaieté dans ce petit moment de solitude.

J’utilise, depuis que je suis très jeune, le Yi Jing chinois (Yi Jing qu’elle prononçait I Ting), dit-elle enfin. Vous savez, cela ressemble à des bâtons qui se disposent au hasard sur la table. Des signes se forment et je dois les interpréter, voir dans quel sens vont les courants de la vie, à cet instant même. Oui c’est ça, reprit-elle en semblant satisfaite de sa métaphore, en fait je photographie les courants de la vie.

Mais ces signes, vous les interprétez comment ?

Il fit une très courte pause comme pour réfléchir, puis reprit :

Ce que j’aimerais vous demander, c’est s’il s’agit d’un apprentissage, ou d’un véritable don ?

Il s’aperçut qu’il allait sûrement trop loin dans ses questions ou en tout cas, il perdait trop vite patience et cela se sentait. Elle semblait se refermer. Son regard devenait moins doux, moins, disons… rêveur. La magie qui avait commencé seulement une phrase plus tôt semblait disparaître.

Il reprit aussitôt sous l’air de la confidence :

Pardonnez-moi si je suis un peu brusque, dit-il avec le plus de sincérité possible. Vous m’accueillez, et en plus vous acceptez de me répondre en m’accordant de votre temps. Mais en réalité, j’aimerais que vous en disiez plus sur moi. J’ai vécu un évènement très dur étant jeune, et au fond de moi j’espère trouver des réponses auprès de vous. Vous comprenez ?

« Respire Franck, et vois si cette belle pirouette t’avancera. Parce que maintenant ça passe ou ça casse, et tu peux aussi mettre toutes tes questions (que tu as prévu si consciencieusement) directement à la poubelle… »

La pirouette passa, et même un peu trop bien…

La médium était alors dans son élément. Son visage se détendit et un sourire, léger mais à présent toujours perceptible et sincère (un sourire sincère est bien symétrique, et se voit au niveau des yeux), éclairait son visage légèrement enfantin. Elle parlait dès lors d’une voix claire et assurée :

Vous avez perdu quelqu’un que vous aimiez beaucoup, n’est-ce-pas ?

Franck fut un peu pris au dépourvu, mais ce qu’elle disait était évident après tout, puisqu’il avait dit que c’était un événement très dur…

Oui, c’est vrai, répondit-il après quelques secondes.

Et vous estimez avoir subi une injustice, que vous devez réparer à moins de ressentir cette anxiété dans l’estomac toute votre vie. Ce sentiment qui ne vous quitte pas et qui vous force à chercher, toujours chercher, mais vous ne savez pas encore quoi.

Euh, oui c’est aussi vrai en un sens, répondit-il encore étonné par la tournure des évènements.

Vous savez, cela fait des années que je fais des prédictions pour toutes sortes de gens. Et j’ai appris à ressentir ce qu’il y avait en chacun d’eux. Voilà ce que je ressens en ce moment même : vous vous sentez seul, vous êtes en colère et vous en voulez à beaucoup de monde, surtout votre mère…

Alors là, sur le coup, il ne savait plus trop quoi penser. Comment savait-elle pour sa mère, pour sa colère envers ce qu’elle avait fait ? « Impossible qu’elle soit au courant. C’est tout bonnement impossible… »

Journaliste : Lorsque j’interviewe certaines personnes sur la période de leurs études, elles me parle presque systématiquement d’un professeur qui les a influencé dans leur carrière. Est-ce aussi votre cas ?

Franck Roid : Je vais vous répondre tout de suite, c’est oui. Mon professeur de physique en première année. Il expliquait avec une pédagogie remarquable, et son dada était l’étude scientifique du « paranormal ». Il a su stimuler notre curiosité, et notre capacité à analyser le monde par nous-même.

Journaliste : L’étude scientifique du paranormal ?

Franck Roid (en riant) : Oui ! Ou l’usage de la raison pour pouvoir démêler le vrai du faux, dans un monde submergé par l’émotionnel. Il nous donnait même des cours figurez-vous : il appelait ça la « zététique ».

 

4

Cela ne faisait pas vingt-quatre heures que Franck avait rendu visite à la voyante. Il se leva le lendemain matin avec cette impression étrange et dérangeante d’avoir fait un rêve éveillé. Mais il se souvenait encore de tout dans les moindres détails (« En fait, comme si c’était hier » se dit-il ironiquement) :

 ‘

La médium avait poursuivi pendant vingt bonnes minutes ce petit tour de prestidigitation, toujours sous le regard sceptique, mais très déconcerté, de Franck. Car elle ne s’arrêta pas aux généralités concernant son enfance, ses peurs et ses désirs enfouis. Elle donna des détails précis sur ses centres d’intérêts, comme le piano par exemple. « Comment sait-elle pour le piano, je n’ai pas les doigts longs et fins du pianiste pourtant » se demanda-t-il en regardant discrètement ses mains, tout en pensant à ses vieilles lectures de Sherlock Holmes. « Normalement, il n’y a que ce vieux Sherlock qui sait faire ce genre de tour de passe-passe. Encore deux minutes et elle me dit que je suis un médecin de campagne à la retraite ayant fait la guerre, et qui a des dettes de jeu depuis 4 ans (mais là au moins elle se tromperait). »

Puis, elle se leva et sortit d’un petit meuble derrière elle un lot de baguettes, ou en tout cas ce qui ressemblait à des baguettes. Elle se rassit avec cérémonie, puis entreprit de les manipuler d’une façon assez étrange sur la table (ou plus précisément, les laissa s’orienter toutes seules en les manipulant au minimum).

« Voilà, nous y sommes, une partie de Mikado à deux pour finir dans la joie et la bonne humeur » pensa-t-il. Un léger tintement, comme un son de clochette, le fit regarder sur sa gauche : il s’agissait de cette sorte de guirlande qui s’accroche au plafond et qui pend sur une trentaine de centimètres, celui-ci ayant pour motif le Yin et le Yang de toute évidence. « Le signe du Tao je crois… Elle a du bouger lorsque la femme est allée devant le meuble… »

Hum, oui, dit-elle avec beaucoup de concentration, cette configuration est plutôt rare. Vous aurez un avenir brillant. Humm, c’est ça, mouvementé, mais brillant. Les défis se succèderont et vous les surmonterez tous, l’un après l’autre. Votre but sera d’accomplir quelque chose de grand. C’est sûr, les signes ne trompent pas, vous utiliserez votre esprit pour accomplir quelque chose de grand.

Elle s’arrêta quelques instants puis reprit :

Mais attention, n’oubliez jamais cela, vous devez vous méfier de la foudre. Ce signe là, c’est la foudre et sa position n’est pas normale. Je ne veux pas vous inquiéter mais. . . soyez sur vos gardes.

Le silence qui suivit fut gênant, surtout pour lui. Elle, semblait être sortie de sa transe mystique et ses révélations en série se turent aussi vite qu’elles étaient venues. Lui, était partagé entre une gamme très étendue de sentiments contradictoires, et dans cette cacophonie intérieure, il préféra se taire.

Elle brisa ce silence :

J’espère que votre « étude » sera utile face à ce que je vous ai dit. Et désolée si j’ai été un peu brusque sur les détails de mes visions, mais ce sont les signes et ils ne trompent pas. Jamais. Je me dois d’être honnête avec vous, c’est l’Univers qui le veut ainsi. Et bien sûr, vous ne me devez rien, comme convenu avant votre visite. Mais… c’est vrai, je pensais que se serait moins habituel, comme enquête scientifique. En fait, ajouta-t-elle avec un petit rire charmant, j’ai fait comme dans mes habitudes…

Ce n’est rien, je pourrai analyser tout cela à tête reposée plus tard.

Vous savez, tout analyser ne pourra pas toujours vous aider, certains mystères nous dépassent.

« Peut-être pas » pensa-t-il en soutenant son regard. Mais il était encore confus, et il avait besoin de sortir de ce lieu, de cette ambiance, de ce délire pourtant bel et bien réel.

Ils se quittèrent alors après s’être échangé les banalités d’usage et quelques formules de politesses.

Franck était sur le pas de la porte de la médium, dehors. La rue était bondée de gens pressés de rentrer chez eux après le travail, et ce monde, ce bruit, cette agitation frénétique et ordinaire le faisait peu à peu reprendre pied dans la réalité. Petit à petit. Il regarda le soleil encore haut dans le ciel, cachant une partie des yeux avec sa main droite, voulant voir au plus loin, et s’entendit dire tout haut comme s’il s’adressait à une quelconque créature du ciel : « Je n’y comprends plus rien, le monde n’a pas de sens, c’est ça ? »

Les figures sont si parfaites, si élégantes. Les figures ont un sens elles… « On va créer quelques connexions, et rendre tout cela bien plus élégant » pensa-t-il avec un grand sourire, le regard toujours tourné vers le soleil.

Journaliste : Vous semblez toujours très pensif.

Franck Roid (avec un grand sourire) : Ce n’est qu’une impression, en fait je ne pense jamais… Non, c’est en réalité un peu vrai, tout est dans ma tête et tout tourne à cent à l’heure, toujours… C’est devenu une habitude pour moi, mais j’ai remarqué que ça pouvait se révéler gênant.

Journaliste : Gênant ? Pourquoi cela ?

Franck Roid : Pour mon entourage : je leur parle de mes idées à 23h30 du soir, et ça passe généralement assez mal. Mais le pire est pour moi : je pousse des idées parfois trop loin. Heureusement, de temps en temps, cela donne des choses nouvelles et plutôt intéressantes…

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5

Notes consultation « Médium numéro trois » :

Je vois qu’une amie qui vous était très proche vous a fait souffrir.

Notes consultation « Médium numéro cinq » :

Je sens que vous vous montrez parfois méfiant ou mal à l’aise, surtout en présence de gens que vous ne connaissez pas bien. Mais malgré cela, vous êtes la plupart du temps ouvert aux autres et apprécié comme tel.

Notes consultation « Médium numéro onze » :

Vous voyez ce que ces cartes disent ? C’est évident, grâce à la communication, vous évoluerez rapidement dans votre travail.

Notes consultation « Médium numéro neuf » :

Je ressens clairement que vous êtes promis à un avenir financier et amoureux de tout premier ordre, vous avez de la chance !

 ‘

Franck sortit de son énième rendez-vous avec un voyant, et regarda tout en marchant dans la rue le carnet dans lequel il avait mis toutes ses notes. « Bon, celui-ci était le seizième, et je pense le dernier. » Il nota les phrases qu’il entendait sur ses écouteurs : comme à chaque fois, il avait enregistré toute la conversation sur son téléphone portable, et se la repassait après-coup. Tout d’abord, il avait tenu à prévenir à chaque fois le médium de ce fait avant de venir, mais il avait vite abandonné : seuls la première voyante et trois autres médiums avaient accepté. Alors à présent il le faisait en cachette. « C’est pour le bien de la science ! Et puis pour ceux-là je leur paie leur consultations, j’ai bien le droit à une compensation un minimum tangible ! » s’était-il dit pour se donner bonne conscience.

Il marchait toujours en remontant l’avenue Jean-Médecin jusqu’à son appartement. Il entourait à présent les phrases clés du carnet en leur allouant à chacune un numéro : 1, 2, 3 ou 4. Il réfléchit le nez dans ses notes en fronçant les sourcils, et ne regarda pas devant lui…

Hé ! Vous ne pouvez pas regarder devant vous ? se plaignit un passant qu’il venait de bousculer.

Excusez-moi Monsieur, j’ai dû vous faire mal. Vous devez être vraiment en colère. J’admire votre maîtrise de vous-même dans ces circonstances, répondit immédiatement Franck tout en ramassant l’attaché case de l’homme.

Hum, c’est bon, mais faites attention d’accord ? dit l’homme en époussetant l’attaché case.

« Et dire que j’ai sorti ça tout seul, sans même y penser » s’étonna Franck en regardant le passant s’éloigner. « Ça doit être à force de rendre visite à tous ces extralucides aux paroles mielleuses. . . Bon, reprenons. »

Il se remit un marcher d’un pas rapide.

Humm, alors ça avec… ça, peut-être, marmonna lentement et tout haut Franck en regardant chaque page de son carnet avec attention. « Vise toujours la lune… » commença-t-il par se dire. Puis, au bout d’une petite minute, il s’arrêta net (et manqua de bousculer une autre passante qui l’évita de justesse). Il afficha un grand sourire de satisfaction :

Ça y est j’ai trouvé ! C’est tellement simple et élégant… une véritable équation ! dit-il d’une voix emplie de satisfaction, le regard levé enfin droit devant lui.

Journaliste (avec un sourire complice) : Il paraîtrait que derrière cette façade d’homme de raison se cache un être sensible et affectueux.

Franck Roid (les yeux écarquillés) : Vous parlez d’un animal de compagnie en disant sensible et affectueux là non ? Bon, c’est vrai, je pense que mes émotions m’ont toujours pris de court, pour le meilleur et pour le pire. D’ailleurs, je crois qu’il s’agit d’un trait commun à beaucoup plus de monde qu’on ne le pense.

Journaliste : Ah bon ?

Franck Roid (songeur) : Oui, la raison sert plus généralement à justifier ce que l’on a déjà décidé de faire « dans ses tripes », si vous me passez l’expression. Et l’on peut même dire que j’ai moi-même mis au point un fabuleux système de justification !

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6

Franck se trouvait dans la file d’attente d’un cinéma situé dans l’avenue Jean-Médecin. Et parfois, le hasard nous réserve des surprises dans les endroits le plus inattendus… Il était venu à la séance de 21 heures pour voir un film d’angoisse japonais intitulé en occident Dark Lake. Un titre peu original certes, mais Franck était particulièrement fasciné par le fantastique, surtout japonais qui donnait un nouveau souffle au genre, et il adorait ce genre de film où le cauchemar luttait avec la réalité. « L’inquiétante étrangeté, le concept de ce cher Sigmund Freud, c’est ça qui doit vraiment me fasciner » pensait-t-il.

Et lorsque le hasard produit des évènements réellement magiques, il faut savoir les cueillir au bon moment. La fille était apparemment d’origine asiatique (« mais pas japonaise, ni chinoise… ou thaïlandaise… non, plus probablement vietnamienne »). Elle avait dans la vingtaine d’années, de magnifiques yeux bridés, et une longue chevelure très sombre et raide. Elle avait surtout un très joli visage aux traits fins, aux pommettes légèrement saillantes et à la peau couleur pêche. « Elle est d’une beauté affolante, un vrai tourment pour les yeux… » se dit-il en sentant son cœur se serrer dans sa poitrine.Elle était de taille moyenne, le corps mince, et semblait déborder d’énergie : elle regardait tout ce qui l’entourait avec une profonde curiosité, cela se voyait au premier coup d’œil. Elle paya deux billets (« alors qu’elle semble être seule ? ») pour un film qui portait un nom qui annonçait la couleur : un film à l’eau de rose, apparemment fait par un réalisateur français en plus (« C’est le pompon… une torture qui aurait de quoi m’achever pour trois semaines »). Elle remercia l’homme du guichet qui lui indiqua la salle, et qui lui souhaita un bon film. Elle était incontestablement arrivée en France il y a peu d’années : elle parlait la langue française de façon tout à fait honorable, mais hésitait tout de même sur certains mots.

Franck arrivait presque juste derrière au guichet, hésita presque une micro-seconde à changer ses plans de film pour se retrouver dans la même salle que cette créature surnaturelle (mais une micro-seconde seulement : un film à l’eau de rose, et français…) Puis les paroles de la raison sortirent de sa bouche : « Une place pour Dark Lake s’il vous plait ».

Par chance, il se retrouva juste derrière elle dans la file d’attente d’entrée aux salles, car elle semblait attendre quelqu’un. «  Bon Franck, réveille-toi, parce que c’est seulement une fille. Une fille qui est juste… juste superbe, elle est tout bonnement superbe » se répétait-il exaspéré par sa fixation, les yeux littéralement rivés sur elle.

« Bon, si j’attends plus de quelques secondes, je n’oserais jamais l’aborder » se sermonna-t-il en sentant son cœur qui battait à tout rompre.

« Agis : phase une. » Il inspira à fond, et se lança :

Pour les étudiants étrangers c’est toujours difficile de se faire à la langue française.

Elle se tourna pour le dévisager : elle avait un regard qui trahissait son étonnement, mais tellement magnifique…

« Phase deux. »

Mon nom est Franck. Et j’ai été plutôt agréablement surpris : j’ai trouvé que tu parlais extraordinairement bien le français pour une étrangère !

Merci, c’est… heu, gentil, répondit-elle très surprise par le sujet de cette courte conversation. Je suis arrivée du Vietnam il y a quatre ans pour faire des études en France, continua-t-elle au bout de quelques secondes. Je fais actuellement une école de commerce, je suis en dernière année, finit-elle en fronçant légèrement les sourcils.

Ah ! je connais bien le Vietnam, j’ai une amie qui m’en a beaucoup parlé, dit immédiatement Franck pour ne pas lui laisser le temps de se poser trop de questions. Elle était dans le même situation que toi et elle me parlait souvent de la difficulté de s’acclimater à ce style de vie différent, et à parler correctement sans avoir honte de ses erreurs.

La fille cessait de froncer les sourcils. « Ouf, gagné » se dit Franck le cœur battant toujours les 140 coups/minute, mais néanmoins soulagé.

Elle reprit la parole après avoir scruté le regard de Franck pendant une dizaine de secondes :

Ah oui, je m’appelle Ly. En fait, j’ai beaucoup de chance, je m’occupe d’une association qui accueille les nouveaux étudiants vietnamiens en France. On les aide à progresser en français, à trouver leurs repères et à avoir des contacts. Ça leur rend vraiment service et ils me remercient toujours pour mon aide, j’en suis vraiment fière ! dit-elle les yeux pétillants de vitalité. Surtout que je suis-moi-même passée par là…

Tu as l’air d’être une personne curieuse et t’investir à fond dans tes projets ! Je trouve ça génial, c’est vraiment rare.

Oui… c’est vrai, dit-elle avec hésitation et un joli sourire.

« Phase trois. »

Une de mes proches connaissances a créé une entreprise de communication vraiment innovante, et il serait très intéressé par une collaboratrice pleine d’idées et de volonté. Tu peux toujours essayer de le contacter.

Heu, eh bien, je ne sais pas trop si je serais la personne qu’il lui faudra…

« Phase quatre. »

Avec ta formation de commerciale, ton expérience du milieu associatif, et ton ouverture d’esprit, je suis sûr qu’il sera intéressé. Je te l’ai dis, je le connais bien, et il cherche des gens qui sont capables et ont la volonté de changer les choses. En plus, ça pourra te donner une expérience professionnelle inespérée. Je te donne son numéro de téléphone et l’adresse de son site internet, tu pourras mieux connaître sa vision des choses… Attends, je te le note. . . Voilà, tiens.

Merci, fit-elle en baissant les yeux vers le papier.

« Elle le lit avant de le glisser dans sa poche, c’est que ça l’intéresse au moins un minimum » pensa-t-il. « Il faut que je la laisse tranquille à présent, elle doit attendre quelqu’un. Et il faut ne jamais s’attarder trop longtemps… »

Ravi de t’avoir parlé Ly, et bon film ! Même s’il est français… finit-il visiblement compatissant.

Sur ce, il s’éloigna d’un pas assuré, fier d’une audace qu’il n’aurait jamais eu auparavant, vers la salle où était joué Dark Lake. Dans son euphorie, il se souvint de ces paroles qui lui tenaient tant à cœur : « Vise toujours la lune. Même si tu la manques, tu atterriras parmi les étoiles… »

Journaliste : Que pouvez-vous nous dire sur le fameux « cold reading » que vous semblez tant connaître ?

Franck Roid : Le cold reading consiste à lire dans les pensées des gens. Rien que ça ! On appelle ça en France la « lecture à froid ».

Journaliste : Pourquoi dit-on « à froid » ?

Franck Roid : « A froid » car la personne qui « lit » dans les pensée n’a pas d’informations sur l’autre personne, du moins pas qu’elle n’apporte elle-même (expressions, habits, posture, phrases anodines…) La lecture « A chaud » par contre consiste à révéler des informations que l’on a activement recherchées avant la rencontre. C’est de l’espionnage. Alors que la lecture à froid, c’est connaître les gens en général. C’est de la « divination ». C’est plus utile, car plus universel…

7

Votre dépliant d’information doit seulement être légèrement remanié, et son impact sera certainement démultiplié. Regardez, par exemple, ici l’accroche doit véritablement interpeller le futur client. Il doit se dire « mais oui ça me concerne, c’est tout à fait mon problème, comment savez-vous cela ? » Mais ce n’est pas vraiment l’essentiel, ce dépliant sert seulement d’entrée en matière et évite les confusions. Comme vous fonctionnez grâce au marketing de réseau, il faut avoir un document clair et pertinent. Il sera donné par l’un de vos clients, satisfaits par vos prestations, à l’une de ses connaissances. En fait, ce mécanisme facilitera le bouche-à-oreille. Après cela, c’est le contact avec vos conseillers financiers qu’il faut étudier. Ce contact se sera fait par bouche-à-oreille, mais il doit avant tout être professionnel, et surtout, réellement intéressant pour le futur investisseur.

Je vois, répondit le chef d’entreprise le regard fixé sur Franck. Mais je vous avoue qu’il y a quelque chose qui me dérange un peu. Ne le prenez pas mal mais vous n’êtes pas très vieux. Il faut de l’expérience dans ce genre de domaine, ajouta-t-il avec la voix empreinte de scepticisme.

Voilà comment nous procéderons, dit Franck pas le moins du monde affecté par cette remarque pleine de sous-entendus. Vous êtes à la tête d’un formidable réseau de conseillers financiers répartis dans toute la France et en Allemagne. Votre croissance est impressionnante, mais doit continuer sur sa lancée, surtout face à de nombreux et jeunes concurrents. Mon entreprise, ROID-COM, va former les différents conseillers de votre réseau, par petits groupes et en utilisant votre système de formation interne, formation à distance comprise. Le payement sera après résultats pour chaque groupe. Je n’ai pas grand-chose à perdre à part un peu de mon temps, et vous, vous ne dépenserez rien qui ne sera pas utile et donc investi dans le succès et la croissance de votre entreprise. En parallèle à cela, je m’occuperai de votre documentation papier et de votre image sur Internet. Après des recherches par mots clés, le futur client doit voir un site et une phrase qui l’accroche en une seconde, on ne peut pas se permettre plus de temps d’attention. Là également, vous payerez après résultats. Voici le contrat que j’utilise, vous pourrez les feuilleter pendant les prochains jours et voir que les conditions de payement sont spécifiées « après résultats, jugés satisfaisant par le seul client signataire du présent contrat ». Je me repose donc sur votre honnêteté, ce qui nous permettra de poursuivre notre fructueuse collaboration dans le futur. Et avant de vous laisser, je tiens à vous laisser les listes des clients avec qui j’ai travaillé : ils y sont tous. Et ils ont tous accepté d’être contacté pour vous donner leur avis sur mes compétences. Vous avez leur mail ainsi que leur ligne téléphonique directe. Tenez. . . Voilà, je dois malheureusement vous laisser à présent. Vous avez éventuellement quelques questions ?

Hum, non… Malgré votre âge, j’avoue… que je suis assez impressionné, finit par dire l’homme, le regard alternant de la liste au contrat que lui avait tendu Franck.

Et vous m’auriez connu quand j’étais jeune ! finit Franck en souriant et lui serrant la main.

 ‘

Franck descendait les rues de Nice en direction de la mer, en compagnie d’un ami d’enfance qui se nommait Antoine. Il faisait beau, et Franck vit avec stupéfaction l’incroyable monde qui était présent sur la place Masséna. Antoine ressemblait un peu à Franck physiquement, mais il était légèrement plus grand, les cheveux châtains et surtout, les yeux plus clairs.

Je t’ai demandé de venir pour que tu travailles sur un projet avec moi, comme je te l’ai dit par téléphone, lui expliqua Franck. Il faudrait aussi que tu contactes tes amis de la fac de droit, car on aura besoin de vraies pointures en droit des affaires et en droit des associations, c’est possible ça ou pas ?

Hum, oui je pense… lui répondit Antoine un peu étonné. Mais ça a un rapport avec ta fameuse découverte, ta méthode ou je n’ai pas trop compris quoi…

Franck le regarda droit dans les yeux :

Oui c’est bien ça. Mais tu comprendras tout dans peu de temps. Et la méthode en question, je l’utilise dans des domaines étonnants. Je t’expliquerai comment ça marche, c’est assez enfantin quand on y pense. A présent, je dois préparer le niveau supérieur, et j’ai besoin de m’entourer de gens compétents… Antoine je te flatte là, alors réagis s’il te plait… finit-il en riant.

Attends, je pense à un truc. Tu devrais utiliser ta méthodes bizarre sur la gent féminine, ça marcherai du tonnerre j’en suis sûr, s’exclama Antoine enthousiaste et affichant un large sourire à l’attention des passantes qu’il croisait.

Tsssss, Antoine, je penserais volontiers que tu es un peu disons… superficiel. Mais bon, je n’ai rien à dire et je t’avoue ma faute : j’y ai aussi songé. Et essayé ! ajouta Franck avec un sourire coupable. Pendant trois semaines, j’étais dans les pubs du vieux Nice tous les soirs, à essayer cette méthode sur les filles qui avait l’air les plus fermées. Mais j’ai mon verdict : efficacité impressionnante !

Puis Franck se tut… Il était à présent perdu dans ses pensées, l’air rêveur. Il regardait avec curiosité les vieilles bâtisses colorées et légèrement déformées du vieux Nice.

Antoine, il me faut du solide pour ROID-COM, et sur le long terme. Je m’associe avec toi mais j’ai pensé à un triumvirat…

Un triumvirat à la tête de ton entreprise, tu rigoles ? Je ne sais pas si tu te souviens de nos cours d’histoire, mais à Rome cela ne leur réussissait pas trop le trio dirigeant… Il y en a toujours un pour évincer les autres, et quelque chose me dit que ce sera toi qui le fera, ajouta-t-il tout sourire.

Ah, ne t’inquiète pas je reste à la tête de l’entreprise, comme ça je n’ai pas besoin d’éliminer qui que ce soit ! Mais je me connais bien, et mes décisions seront trop influencées par ma folie des grandeurs, pour le meilleur et pour le pire. J’ai besoin de deux personnes pour m’entourer et me conseiller. Car dans un duo il y a conflit entre deux pôles, alors qu’à trois il y a équilibre dissymétrique… Je sais j’ai inventé le terme et ça ne veux rien dire, mais tu me comprends, cesse d’écarquiller les yeux comme ça ! Tu seras l’un de ce trio, et l’autre sera… Hé oh, Antoine, tu ne m’écoutes pas ? Bon, tu t’en fous c’est ça ?

Vois un peu ce que j’ai repéré là-bas devant l’église, l’interrompit Antoine en regardant droit devant lui, l’air pratiquement éberlué. Un vrai ange tombé du ciel, et il, enfin elle, est tout simplement… tout bonnement… magnifique ! Jette un œil Franck : ce regard… Hé, elle nous observe le sourire aux lèvres, je crois bien que je lui ai tapé dans l’œil ! Et sans ta méthode alambiquée ! finit-il en donnant un coup de coude à Franck.

La fille leva la main pour leur adresser un signe, et Franck lui répondit en la saluant à son tour. Antoine fronça alors les sourcils et sembla interroger Franck du regard.

Celui-ci répondit à son attente :

Antoine rappelle-moi, je t’ai déjà parlé de Ly ?

Journaliste : Vous aimez enseigner ce que vous savez n’est-ce-pas ? C’est votre entourage qui m’a confié cet aspect de vous.

Franck Roid (regardant sur le côté, comme pour réfléchir) : C’est vrai, j’adore apprendre moi-même, mais également apprendre aux autres. Je… Oui, je pense que si je fais cela, c’est pour moi surtout.

Journaliste : Pour vous ? Pourquoi dites-vous cela ?

Franck Roid : A mes yeux, rien n’est aussi précieux que le savoir. Il y en a qui sont fiers de leur voiture, de leur maison, de leur femme ou de leur mari… Moi je suis fier de ce que j’ai appris et compris, et je veux le montrer. Comme on le ferait pour une belle musique que personne ne connaitrait… pour que les gens apprécient ce que j’ai, je dois leur faire goûter à cette connaissance…

 ‘

8

Tu dois interpeler, attirer l’attention, voire déstabiliser… C’est l’objectif de la première phase Ly, la plus capitale, celle que j’appelle le lien.

Franck l’aidait à faire la cuisine, chez elle. Il coupait (mal) les pommes de terres, avec une extrême concentration pour ne pas trop faire n’importe quoi, puis s’arrêtait pour parler (car comme il l’avouait lui-même sans en rougir, il est incapable de faire deux choses en même temps). Ly s’occupait de faire cuire un plat original : une sorte de mélange entre la cuisine vietnamienne et un plat français.

Le lien ? Pourquoi le lien? demanda-t-elle aussitôt à Franck.

Ce dernier se gratta la tête avec le dos de la main, tout en levant les yeux vers le ciel, comme en quête d’un souvenir :

Eh bien, tout me paraissait évident lorsque j’ai trouvé le terme mais là. . . Ah oui, ça me rappelait le lien qu’il y a entre des personnes qui passent par les mêmes épreuves dans la vie. « Ensemble dans l’adversité » comme on dit… Ce qui m’amène à cette première constatation importante : parle d’un problème ou d’un défi qui touche quelqu’un, qui le préoccupe certainement, quotidiennement si possible.

Après un court silence, Franck poursuivit son explication :

Alors dis-moi, que fait-on lors de la phase une ?

Tu viens de le dire : parler d’un problème ou d’un défi qui est important aux yeux d’une personne. Tu sais, je n’ai pas la mémoire d’un poisson rouge Franck…

Ly, je te l’ai expliqué en commençant, le but de cet apprentissage n’est pas seulement de découvrir, mais aussi et surtout d’apprendre sur le long terme. En me ré-expliquant avec tes propres mots ce que je t’ai dit, tu t’appropries cette connaissance. Et tu t’en souviendras plus facilement par la suite tu verras. Bon, je poursuis mon enseignement jeune apprentie, ajouta-t-il avec une voix qu’il voulait de « vieux sage oriental ».

Tu es ridicule Franck, dit-elle en riant. Arrête tes pitreries, c’est une voix de débile que tu imites là. Ah non, c’est la tienne c’est vrai !

Franck la fusilla du regard, puis pouffa de rire :

BREF, je poursuis. A quoi sert cette première phase ?

Hum, à interpeler la personne, l’intriguer.

Exactement. Elle sert à stimuler la curiosité de la personne, lui permettre d’oublier tout le reste et de se concentrer sur toi et ce que tu dis. Ensuite, si la réaction de la personne te semble intéressante, tu passes à la phase 2, le plus tôt possible. Si la réaction n’est pas bonne après la phase 1, c’est que ça coince. Et comme en bricolage, quand ça coince on ne force pas, sinon on casse tout. On repart en arrière et on refait les premières étapes correctement. Car si la personne ne réagit pas, c’est que tu n’as pas trouvé le bon lien. Trouve alors un sujet connexe, cela peut marcher. C’est une question d’entraînement de toute façon.

Connexe ?

Oui, qui a un rapport avec ce que tu disais, pour ne pas perdre la face et montrer que tu faisais une sorte d’entrée en matière… Tu t’échauffais ! Alors maintenant tu recommences avec un sujet connexe, en essayant cette fois-ci d’être plus pertinente, de mettre dans le mille. On peut se permettre de perdre quelques points avec cette méthode mais il faut se rattraper immédiatement, et ne pas tâtonner trop longtemps…

Franck se leva de la petite chaise de cuisine pour se tenir à côté d’elle (en réalité il en avait marre d’éplucher les patates, mais Ly avait vu clair dans son jeu et fronça durement des sourcils à son attention). « Ça c’est un regard tueur ou je ne m’y connais pas… » Il poursuivit, pas le moins du monde perturbé :

On va imaginer que je suis Franck, avec les caractéristiques de Franck (je sais ça va être difficile, ajouta-t-il alors que Ly lui faisait la grimace en haussant les épaules). Trouve un lien qui s’applique à moi…

Ly fronça tout d’abord les sourcils tout en se frottant le menton. Soudain son visage s’éclaira, et elle s’apprêta à ouvrir la bouche quand Franck leva la main pour l’arrêter aussitôt :

Et ne me sors surtout pas « C’est dur la vie quand on ne fait que des blagues moisies », tu me l’as déjà sortie mille fois ta petite rengaine…

Ly rit aux éclat tout en lâchant la spatules en bois dans la casserole :

Tu m’as enlevé les mots de la bouche ! Bon attends je vais réfléchir. . . Ah voilà : « C’est difficile de communiquer avec les autres n’est-ce-pas ? »

Hé mais c’est pas mal du tout Ly ! s’exclama Franck visiblement enchanté. Tu as compris le truc. Mais de toute façon, tout sera plus facile quand tu connaitras bien les 3 autres phases, car tu sauras où tu veux en venir. Donc, maintenant nous passons à la deuxième phase, que j’appelle la source. Elle sert à motiver la personne en lui parlant de ses qualités. Ces qualités doivent être jugées réelles par la personne, et peu de monde doit mettre le doigt dessus (sinon cela devient une banalité, pas une révélation…) Maintenant, passons à la pratique : tu vas trouver une phrase qui serait dite en phase 2 (oui je sais Ly, « phrase, phase », mais ne rigole pas comme ça, je les prononce au bon moment et CORRECTEMENT), oui donc tu vas trouver une phrase qui serait dite en phase 2, et il faut que se soit en rapport avec ton accroche de la phase 1.

Ly lui fit les yeux ronds de façon exagérée :

Hein ??? Je n’ai pas trop compris ce que tu veux là…

Bon, alors, répète-moi ta phase 1 de tout à l’heure.

Heu, c’était il y a trop longtemps, j’ai oublié dit-elle avec un sourire coquin.

Ly arrête tes co…

D’accord, d’accord, c’était très exactement : « C’est difficile de communiquer avec les autres n’est-ce-pas ? »

Donc j’écarquille les yeux de stupéfaction, ou tout autre grimace révélatrice de mon étonnement et de mon intérêt, et ensuite tu enchaines avec la phase 2 (une remarque sur ma « personnalité », peu banale, et en rapport avec la « communication »). Allez, à toi, c’est parti.

Ly réfléchit quelques instants, puis répondit, l’air fière de sa trouvaille :

« Tu sembles être passionné par les autres, et être vraiment ouvert à ce qu’ils ressentent ».

Franck sourit, l’air tout de même un peu gêné :

Tu as mis dans le mille, et je suis flatté Ly ! Tu as donc compris comment on procède. Et c’est vrai, tu me connais déjà un peu, mais crois-le ou non, tu aurais sorti les mêmes paroles à une autre personne ça aurait très certainement marché. Les compliments sur la « personnalité » sont générales et presque toujours bien acceptées si elles ne sont pas banales ou trop grossières (c’est à dire manifestement fausses). Tu remarqueras que la phase 2 fait office de récompense (ou de renforcement en langage plus scientifique) au comportement qui consiste à t’écouter. Retiens qu’un renforcement, c’est en quelque sorte un moyen de donner l’impression à la personne visée qu’elle progresse vers un objectif intéressant, et qu’elle apprend. La personne doit être aussi préparée à agir de manière constructive face au « défi » que l’on a évoqué en phase 1. Donc, pour résumer, comment on passe la phase 2 et à quoi sert-elle ?

Je dois motiver la personne en lui parlant d’une de ses qualités, qui ne soit pas trop évidente. Et cette action renforce le comportement d’écoute de la personne, et la prépare à agir de façon constructive devant le défi.

Franck était radieux :

Ly tu es la meilleure ! Tu peux passer à la phase 3. Note que les phases 1 et 2 sont centrées uniquement sur la personne à qui tu t’adresses. A partir de la phase 3, que j’appelle la stratégie, tu interviens plus directement. Tu dois dire de manière courte et compréhensible comment le problème ou le défi peut être surmonté. Tes paroles doivent être intrigantes. Et évidemment, là, tu auras intérêt à avoir des compétences et des idées, sinon…

Ly le coupa :

« Il existe une méthode très efficace, en 4 phases graduelles, qui permet de communiquer facilement et intensément avec n’importe qui ! »

Franck la regarda fixement en simulant une moue vexée :

Tu as piqué MON outil là ! Mais tu as parfaitement compris cette phase également. Quel est son but au fait ?

Elle sert à suggérer une stratégie intrigante pour relever le défi, répondit-elle avec une voix de petite fille qui récite sa leçon tout en dodelinant de la tête.

OK. Alors tu arrives à la dernière phase, la cerise sur le gâteau, et qui est à mon avis la plus facile. La phase 4 se nomme la vision, et elle consiste à donner une image extrêmement flatteuse du futur dans lequel le défi sera relevé. A nouveau, tous tes mots doivent provoquer un écho particulier chez la personne visée. Et là encore, cette dernière phase sert de renforcement. La personne se souviendra plus facilement de toi et de ce que tu as dit. Vas-y, fais-moi une peinture colorée et marquante de mon futur…

Alors, hummm. . . commença-t-elle. Ah, ça y est, écoute voir : « Franck, vous communiquerez vos idées sans restriction, vous changerez vraiment la vie des gens à qui vous parlerez. Ils auront confiance en eux, auront foi en l’avenir, et construiront un monde meilleur. Leurs yeux brilleront d’un éclat qu’ils n’auront jamais eu auparavant, et ceci grâce à vous ! » . . . Ah oui, et ça fait office de renforcement, je te le dis car tu vas me le demander, finit-elle en tapotant sur le nez de Franck avec son index à chacun des derniers mots qu’elle prononçait.

Il la regarda avec une certaine stupéfaction, resta silencieux pendant une bonne dizaine de secondes. Puis il demanda avec curiosité :

Mais, le coup des yeux qui brillent d’excitation ou je ne sais quoi, tu l’as sorti comme ça ?

Non, je l’ai sorti de tes paroles… C’est toi qui prononce cette phrase, assez souvent d’ailleurs… sans t’en apercevoir n’est-ce-pas ? dit-elle d’une voix malicieuse.

« Elle est si fascinante, et tellement attentive à ce qui l’entoure » songea Franck en plongeant ses yeux dans ceux de la belle vietnamienne. Il sourit tout en cherchant quelque chose dans la poche arrière de son pantalon. Il en sorti un morceau de papier plié, arraché au carnet de note qu’il avait lorsqu’il rendait visite aux différents médiums.

Regarde Ly, dit-il en dépliant le papier griffonné. Ce sont mes dernières notes. Il y a quatre phrases inscrites, celles qui m’ont permis de créer tout ce que je fais. Lis-les et dis-moi ce que tu remarques…

Ly observa avec attention la feuille de papier. Elle montra du doigt la première phrase :

Celle-ci… ça ressemble à ta phase 1. Et celle-là c’est la phase 2, là, la phase 3 et là, la phase 4. C’est à partir de ces notes que tu as inventé ton système ?

Oui Ly. Sans le savoir, les médiums utilisent une partie de cette méthode. C’est ce que l’on appelle le Cold Reading… Méthode que tu vas pouvoirappliquer dans tous les aspects de ta vie, lorsque tu auras affaire à des êtres humains…

Journaliste : Une question difficile : pourquoi avez-vous accompli tout ce que vous avez fait jusqu’à aujourd’hui ?

Franck Roid : La réponse n’est pas vraiment pourquoi, mais POUR QUI.

Journaliste : Dites-moi.

Franck Roid (l’air grave) : Une personne qui était dans la lumière, l’autre personne qui était dans l’ombre. Et moi, j’étais déchiré entre les deux…

 ‘

9

La location d’un étage entier dans cet immeuble fut pour Franck le signe de départ. Un projet qui lui trottait dans la tête depuis plusieurs années devrait maintenant se concrétiser. C’était tellement… nécessaire.

A présent, Franck avait entrepris de faire visiter à Ly les nouveaux locaux de ROID-COM :

Dans cette pièce-ci nous mettrons le secrétariat, il ne comptera pour l’instant que quatre personnes, triées sur le volet. D’ailleurs j’y pense Ly, il faudra que tu les recrutes toi-même, dit-il en lui accordant un petit sourire complice. Ces personnes doivent être parfaites au téléphone et à l’écrit, donc tu sais comment les tester…

Euh, tu es bien gentil mais je n’aurai pas vraiment le temps, je ne suis qu’à mi-temps dans ta boîte ne l’oublie pas ! A moins bien-sûr que tu ne me donnes que ça à faire, dans ce cas là… répondit-elle avec une petite mine de défi.

Oh non, tu n’auras pas que ça à faire, désolé pour tes beaux rêves de planque Ly ! Tu devras tout de suite t’occuper des associations situées dans la région, tu le sais. Bon, arrête de faire cette moue, on dirait que tu boudes comme une enfant, dit-il en riant. Allez, viens je te montre les autres pièces.

Ils entrèrent dans une pièce immense, la plus grande de l’étage, avec une large fenêtre située plein sud. Il n’y avait aucun meuble car le déménagement n’avait pas encore été fait. Seuls un canapé long de trois mètres trônant dans le couloir d’entrée de l’étage et un carton plein de coussins avaient déjà été amenés. Franck montra de la main droite l’ensemble de l’espace vide.

Ce bureau, c’est le tien, annonça-t-il triomphalement, se retournant pour observer la réaction de Ly.

Elle regarda longtemps la pièce de long en large. Tout était assez moderne, comme le reste de l’immeuble qui avait été refait à neuf récemment. Par la fenêtre on voyait les nombreux passants et voitures, minuscules, car eux-deux se trouvaient au cinquième étage. Le soleil de fin d’après-midi faisait encore briller la mer de la Promenade des Anglais, les palmiers oscillants légèrement grâce au vent du large. « La vue est magnifique » se dit-elle. Le plafond était haut, ce qui donnait vraiment l’impression de respirer, même s’il allait falloir chauffer tout cela l’hiver… « Mais en imaginant tout cela meublé, ça pourra être très coquet ».

Tout cela pour moi ? Bon alors je travaillerai dans de bonnes conditions, ça me remonte un peu le moral…

Et tu travailleras dans le même bureau que le patron, tu as vu la chance que tu as ?

Dans le même bureau que toi ? L’horreur, alors là mon moral viens de baisser de cent points, sur une échelle de dix. Et dire que la vue était magnifique ! Non mais tu imagines le cauchemar chaque jour ? Je te connais, tu m’interrompras toutes les deux minutes pour me sortir je ne sais quelle idée géniale à laquelle tu viens de penser, pendant que moi je bosserai sérieusement, ou tu me diras tout le temps que tu as faim ou quelque chose du genre, finit-elle en se tordant de rire.

Il la prit dans ses bras en la soulevant, « Alors là, tu vas le regretter » dit-il joueur et l’emmena, pendant qu’elle se débattait légèrement, sur le seul endroit possible : le canapé du couloir. Il la lança délicatement dessus puis la recouvrit de tous les coussins qui lui tombaient sous la main, le carton d’à-côté ne contenant que ça.

Quoi ! s’étonna-t-il un fois tous les coussins lancés, il n’y en avait que seize ! Moi et mes restrictions de budget…

QUE SEIZE ! On peut se demander à quoi ils vont servir ! Il n’y a qu’un seul endroit pour s’assoir dans ta salle, pardon, ton COULOIR d’attente, et à moins que tu veuilles que ce soient les coussins qui se reposent sur ton canapé je ne vois pas où tu peux… aïe laisse-moi, non laisse-moi rit-elle en s’échappant.

Deux minutes après, Franck s’assit à son tour sur le canapé et parut vouloir profiter de cet instant d’insouciance, de bonheur simple. «  Si seulement tout pouvait rester comme cet instant, figé dans le temps ! Mais je vais devoir rapidement passer à la prochaine phase si je veux sortir de tout ceci… Serais-je donc prisonnier de mes ambitions ?  » se tortura-t-il.

Il retrouva son regard profond et son visage concentré. Elle s’en aperçue immédiatement. « Le changement est tellement rapide, tellement radical » s’étonna-t-elle intérieurement.

Ly, demanda-t-il d’une voix grave après plusieurs secondes, tu sais si Antoine a retrouvé ce que je cherchais ?

Oui je crois, il m’a appelée ce matin pendant que tu étais en rendez-vous. Il m’a juste dit : « Transmet le message à Franck, j’ai retrouvé l’ombre ». D’ailleurs, vous en avez beaucoup des noms de code comme ça entre vous ? Parce que moi je ne fais plus ça depuis la maternelle, alors toi je veux bien… mais Antoine… Il est censé être un avocat sérieux à présent non ? dit-elle l’air taquin.

Elle vit que Franck ne souriait que très légèrement. Il était pensif, et inquiet de ce qui allait se passer.

Franck, qu’est-ce-qui se passe ? murmura-t-elle.

Viens.

Il l’emmena dans la grande pièce, leur futur bureau. Il se mit derrière elle et la prit dans ses bras devant la grande fenêtre, la serrant contre lui, pendant qu’ils regardaient tous deux la mer et les scintillements orangés qu’y déposait le soleil couchant.

Il attendit une bonne minute, comme s’il ne voulait pas la gâcher. Puis il annonça d’une voix profonde et triste :

Ly, tu dois savoir… Il y a quelqu’un que je dois mettre à mort.

Journaliste : Il paraîtrait que vous ayez un côté sombre. Est-ce vrai ?

Franck Roid (regardant droit dans les yeux) : Oui, c’est vrai… Vous savez c’est un côté de nous que l’on voit et accepte difficilement. Peut être est-ce aussi pour ça que l’on parle de côté « sombre » ou « obscur ». Cet aspect m’a permis de voir ce qu’était l’être humain.

Journaliste : Vous êtes allé dans les profondeurs de l’âme ? Racontez-moi.

Franck Roid : Une fois que l’on se regarde en face, il n’y a qu’un moyen dompter ce que j’appelle « le dragon » : il vole de façon agitée et avec force, et il faut le mener vers une direction précise et mûrement réfléchie. On a pas le choix : il faut faire avec la lumière ET les ténèbres en même temps.

Et quand on détruit, il faut reconstruire quelque chose de mieux à la place…

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Partie 3

La stratégie

10

 

Premier coup : Exploiter la faiblesse du pion noir.

 

Bonjour. Monsieur Roid c’est bien cela ? demanda Paul en dévisageant son interlocuteur d’un regard scrutateur, tout en lui serrant la main.

Bonjour, c’est bien mon nom, et ravi de vous rencontrer enfin, répondit Franck avec un sourire digne d’un représentant commercial, mais les traits du visage un peu tendus.

Paul n’avait pratiquement pas changé : cet air de prendre les gens de haut, ce mépris détestable, ce visage enjôleur et prédateur tout à la fois… c’était le même, en plus vieux. Une vague de sensations, de souvenirs et de réflexes submergeait Franck, presque désarçonné. « Je dois me forcer… ne pas me trahir, pas maintenant » songeait-il afin d’enfouir sa haine au plus profond de son être.

*

Donc, si j’ai bien compris, tu vas prendre rendez-vous avec ce Paul et faire un marché avec lui ? demanda Ly avec une pointe de scepticisme que l’on percevait bien dans sa voix.

Franck s’était rassis à côté d’elle, sur le lit, et poursuivit son explication :

C’est à peu près ça. Mon but est de l’intéresser, mais j’en fais mon affaire. Ce premier coup sera le plus difficile à placer sans éveiller les soupçons. Après la machine sera en route, et tout le reste ne sera qu’un jeu d’enfant…

Il ne risque pas de te reconnaître ? Il t’a vu pendant des mois quand tu étais jeune après tout… s’enquit Antoine, toujours assit sur la seule chaise de l’appartement de Franck.

Je ne pense vraiment pas, il se fichait royalement de ma présence à l’époque, répondit Franck en observant ses mains. Mais par contre il connaitra mon nom ! Après tout, ma mère portait le même, et il a cherché à la séduire pendant si longtemps… C’est sûr, il se souviendra du nom. Et il pourrait faire des recherches, je ne prendrai donc pas le risque de mentir sur mon nom, ni sur ma société. De toute façon, j’ai un plan…

*

Vous avez créé Astrolight seul ? demanda Franck en observant les vastes locaux, très somptueusement décorés. « Moins bordélique que chez les médiums que j’ai rencontré, mais les mêmes bibelots en version zen et feng shui. Et en version « je suis très riche et je ne manque pas de l’afficher ». L’arnaque par téléphone rapporte à ce que je vois. » nota-t-il en son for intérieur.

Exactement, répondit Paul avec un air hautain. Mes associés ont investi en croyant à mon don spirituel, et nous comptons à présent plus d’une centaine de voyants travaillant uniquement pour Astrolight, ici à Paris mais aussi partout en France.

« Il n’a même pas relevé mon nom finalement ! Il se fichait donc de ma mère à ce point ! » pensa furieusement Franck, en faisant tout pour ne rien en laisser paraître.

*

Et que vas-tu lui proposer pour qu’il morde à l’hameçon ? interrogea Ly.

Une campagne de communication géniale. Une publicité à grande échelle pour son entreprise, et pour laquelle ROID-COM participera en tant que conseil et investisseur, dans l’ombre bien évidemment. Une campagne com’ que je tiendrai dans mon bec, et Paul, par l’odeur alléchée, me tiendra à peu près ce langage : « Hé ! Bonjour, Monsieur Roid. Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !… » En fait, il ne déboursera pas un centime car je lui ferai croire que les retombées profiteront à ROID-COM indirectement et à long terme. Astrolight faisant office de succès témoins pour convaincre d’autres clients importants… Mais en réalité (soyez attentifs, je vais utiliser le peu d’anglais que je connais), oui en réalité, the cake is a lie…

Le gâteau est, quoi ? Tu l’as sortie d’où ta phrase en anglais, rit Ly en le taquinant. Mais encore plus important, reprit-elle sérieusement, comment il avalera ça ? Pas du gâteau je parle, ton idée de publicité ?

J’utiliserai ma méthode pour le convaincre… On combat le feu par le feu paraît-il. Et dans mes souvenirs c’était quelqu’un d’extrêmement prétentieux, il trouvera normal que je me mette en quatre pour Sa Seigneurie… Bon je sais Ly, ajouta-t-il en voyant qu’un sourire s’était dessiné sur son visage, je suis prétentieux également, mais il me bat à plate couture crois-moi. Et ça m’étonnerai qu’il ai changé, vu son activité professionnelle. Vous verrez, je ferai en sorte que mon plan marche. Il mordra à l’hameçon, et je tirerai doucement mais fermement sur la ligne…

*

Paul, assis à son bureau, ne dit rien pendant deux bonnes minutes. Il fronça les sourcils, le front plissé comme par une intense réflexion.

Soudainement, il se tourna vers Franck qui était assis en face de lui (et qui attendait avec une anxiété qui lui était peu commune) :

Alors, ensemble, nous allons « tout exploser » comme on dit, conclu Paul l’air satisfait.

Vous ne croyez pas si bien dire : une vraie supernova, répondit Franck en lui souriant largement, le cœur battant à tout rompre.

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Deuxième coup : Avancer sa reine blanche en diagonale.

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Ly et Antoine attendaient avec impatience que Franck poursuive son explication. En effet, ce dernier aimait laisser planer un suspens insoutenable :

ROID-COM se lancera dans une importante campagne de publipostage, poursuivit Franck. Avec flyers et dépliants distribués partout en France, dans les boîtes aux lettres, dans les différentes grandes villes… Efficacité prévue pour cette campagne de publicité : « Globalement inoffensive ». En fait pour être tout à fait franc, elle sera d’une totale inefficacité, parfaitement assumée, et surtout parfaitement intentionnelle… En fait, cela ne vous étonnera pas, vous connaissez tous deux les résultats douteux du publipostage sans stratégie. Mais j’en mettrai une couche supplémentaire : le secteur « professionnel » de Paul. En effet, je prendrai soin de proposer uniquement de services peu clairs, extravagants et surtout assez chers pour rebuter n’importe qui. L’argumentation sera inexistante, l’émotion négative et les moyens de contact rebutants (je proposerai à Paul un numéro en 08, personne ne sait jamais s’ils sont gratuits ou surtaxés, et bien sûr je prendrai soin de ne pas préciser grand-chose…)

Et il acceptera une telle horreur pour sa publicité ? s’étonna Ly, dont le scepticisme était à son comble.

A première vue, l’annonce aura bonne mine, elle ne sera pas différentiable de toute ces publicités mal conçues que l’on voit tous les jours avec une totale indifférence. En plus, j’aurai les recommandations de mes nombreux clients, très satisfaits par mes (vraies) campagnes de publicité. Mais j’ai un atout s’il hésite : je lui proposerai de mettre sa photo sur l’annonce !… Bon, je plaisante, ne me regardez pas comme si j’étais fou…

Mais tu ES fou ! le taquina Ly.

DONC, continua Franck en lui faisant la grimace, je disais que je le ferai de toute façon : cette photo sera capitale pour la suite des évènements. Mais mon véritable atout ne se refusera pas : passer dans une émission de grande écoute, aux horaires des films du soir, avec un reportage spécial « Entreprises Innovantes en France ». J’ai déjà pris contact avec la journaliste qui présente le reportage ainsi que les producteurs de la chaîne : ils sont partants.

Partants pour quoi ? demanda Antoine.

Ah ça ! J’ai du jouer serré !

*

Paul observait attentivement le dépliant que Franck lui tendait si cérémonieusement.

Voici le résultat tant attendu, lui dit Franck. Les meilleurs graphistes ont contribué à sa réalisation. Nous avons ajouté une photo de vous car les études ont prouvés que cela multipliait le taux de conversion prospect/client. Êtes-vous satisfait ?

« Qu’il soit convaincu ou non n’a aucune importance, il veut passer dans le reportage, et il sait que c’est moi qui paye de toute façon… » se rassura Franck.

Paul finit par faire « oui » de la tête et en silence.

Nous commencerons la distribution dès demain, toutes mes félicitation ! annonça Franck en lui serrant la main.

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Troisième coup : Avancer son fou blanc dans la diagonale opposée.

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Franck se leva et se mit devant le piano. Il joua trois notes, comme pour séparer chaque syllabe du nom qu’il prononçait : Mé-lo-die.

C’est une jolie fille (mais pas aussi jolie que toi bien entendu fit-il avec un petit clin d’œil à Ly, mais qui ne fut bien-sûr d’aucun effet), que j’ai connu en première année de fac. Elle était en sciences mais ne s’y plaisait pas trop, donc elle s’est réorientée vers une école de journalisme. Elle est passionnée et plutôt douée. Et voici ce qui l’emballe encore plus que le reste dans mon projet :

Il leur montra alors un petit bouton de chemise.

Qu’est-ce-que c’est ? Oh, mais… mais c’est un bouton de chemise ! fit Ly en feignant sa stupéfaction. Mais c’est incroyable Franck ! Personne n’en a jamais vu de sa vie. C’est que ce Paul va être impressionné…

Sais-tu que la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe… lui répondit Franck. Tu fais semblant de ne pas comprendre parce que je parle de Mélodie, j’en suis sûr ! C’est une micro-caméra, sous forme de bouton de chemise. Et non, pour vous répondre tout de suite, ce n’est pas James Bond qui me l’a passée, mais un de mes clients travaillant dans la micro-électronique. Son gadget sera utilisé dans un cas réel « d’espionnage », vos imaginez la publicité pour lui ! Et vous l’auriez vu : il était aussi excité que moi à l’idée de l’essayer…

*

Mais je n’ai pas de don comme le vôtre, je ne peux pas travailler honnêtement pour vous, confia Mélodie à Paul, tout en simulant une mine défaitiste.

Oh ne vous inquiétez pas, il n’y a pas une seule personne ici qui a le moindre don, moi de même, lui répondit Paul tout sourire. La seule chose qu’il faut savoir, poursuivit-il, c’est dire au client qui est à l’autre bout du fil ce qu’il veut entendre, c’est aussi simple que ça ! Entre-nous, nous ne sommes pas dupes, le seul don que j’ai, c’est celui du business ! Avec le client, il faut enfiler le costume du voyant ou de l’astrologue… et lui dire les phrases qui sont pré-enregistrées dans votre ordinateur ! Il a donné son numéro de carte bleue et il est de notre devoir de lui donner le spectacle auquel il s’attend n’est-ce-pas, finit-il en éclatant de rire.

Donc vous m’embauchez comme téléconseillère ? demanda timidement Mélodie, avec une lueur d’espoir parfaitement feinte.

Non, je vous embauche comme médium chez Astrolight. Et à partir d’aujourd’hui vous avez un don dans l’interprétation des astres depuis votre petite enfance… lui annonça Paul visiblement ravi de l’effet qu’il produisait sur sa nouvelle recrue.

*

Mélodie est restée deux semaines, je lui avais promis que ce ne serait pas plus. Elle a parfaitement joué son rôle, tous les dessous d’Astrolight on été mis à jour : arnaque sur le long terme pour que le client se saigne, ou du moins saigne sa carte bleue ; transactions non déclarées pour certaines consultations ; pas de contrats de travail et la plupart des employés payés uniquement à la commission ; des centaines d’heures supplémentaires non déclarées ; et surtout, le clou du spectacle : Paul qui joue les patrons machos devant Mélodie, lui fait des avances explicites (alors qu’elle doit avoir la moitié se son âge), lui pince les fesses sans qu’elle demande quoi que se soit, et le tout enregistré en surrond et technicolor !

« Ah Paul, si j’avais su que tu te donnerais la peine de creuser ta propre tombe avant de te jeter dedans un bouquet de chrysanthèmes à la main tout en refermant le sarcophage derrière toi, je ne t’aurais pas tant détesté… » songea Franck avec un mélange étrange de gaité après une victoire inespérée, et d’amertume depuis longtemps enfouie.

 

Nous étions à présent le soir de la fameuse diffusion. Franck était fébrile :

Je lui ai envoyé un coursier qui lui délivra le message suivant à 17 heures : « Ce soir, vous aurez la notoriété que vous méritez depuis tant d’années… Toute mes condoléances. Signé : Une famille que vous avez humiliée. »

Son regard avait changé, et il semblait s’y dégager une étrange lueur, peu habituelle chez Franck. « Cette lueur, c’est de la férocité, cela ne fait aucun doute… » s’étonna Ly, extrêmement surprise… et inquiète.

L’émission commença à 21 heures. On y voyait un Paul souriant et fier de montrer les meilleurs aspects de sa formidable entreprise. Mais derrière tout cela se trouvaient les coulisses (filmées en caméra cachée), et qui se révélèrent bien moins reluisantes… Le petit discours pendant l’embauche de Mélodie, ainsi que les innombrables procédés douteux de Paul et d’Astrolight, tout y fut révélé : et ceci avec bien entendu le soin tout particulier qu’ont les journalistes de télévision de mettre en scène les informations les plus brutes… Ils y sont même allés avec une passion et un zèle peu communs !

Franck fut extrêmement satisfait de son opération, et c’est un euphémisme… Il regarda sa montre en fronçant les sourcils, puis releva les yeux en annonçant d’une voix très calme :

Heure du décès : 21 h 34.

 

Quatrième coup : Ré-avancer sa reine protégée par le fou, roi noir en échec et mat.

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Comme l’avait prévu Franck, les choses s’enchaînèrent très vite. Tous les efforts qu’il avait déployés avec la fausse campagne de publicité pour Astrolight se révélèrent payants : les gens se sentirent floués par cet odieux individu, dont tous le monde connaissait le visage, et qui voulait honteusement profiter des faibles qui n’avaient pas eu de chance dans leur existence… Franck appelait cela la publicité inversée. Lorsqu’il y a un scandale à propos d’une entreprise, le mieux qu’elle aie à faire est de se faire très, très discrète. Ce qui veux dire : pas de publicité pendant l’orage. Franck lui, poursuivit bien-sûr sa campagne de communication pour Astrolight (car c’est vrai, il fallait bien écouler tous ces stocks d’imprimés…)

Ce petit évènement qui sortait enfin de la politique et des autres sujets ordinaires se révéla être du pain béni pour les journalistes. Tout avait été calculé par Franck pour que l’épisode s’achève durant la période de Noël. En ce temps de fêtes, l’indignation du grand public devant ce scandale n’en fut que plus profond. Les investisseurs d’Astrolight quittèrent vite le navire, qui prenait l’eau de tous les côtés… Car c’est plutôt mauvais pour les affaires après-tout ! Sans compter les nombreuses plaintes émises par des clients en profitant pour revoir leur argent…

Franck le savait pertinemment : il ne fallait surtout pas intervenir dans la même émission que Paul (contrairement aux producteurs du reportage qui eux, le voulaient, pour faire grimper les audiences notamment) car il y aurait eu des amalgames dans l’esprit des gens. La confusion n’aurait pas servit les projets de Franck… Alors, deux jours plus tard, il fit sa conférence de presse. Il fallait combler le vide laissé par cette petite affaire, et le remplacer par un vrai monument. Il mis en place un partenariat de longue durée avec les victimes des pratiques douteuses de certains gourous et médiums, et avec toutes celles et ceux qui se sentent floués. Mais il proposa également de travailler avec les médiums qui veulent se former à la communication, au conseil, à la psychologie scientifique et qui veulent réellement et concrètement aider les gens dans leurs entreprises et leurs projets. En un mot, il voulait redonner l’initiative aux gens…

‘ 

Franck finissait sa conférence de presse diffusée à la télévision (conférence dont quelques parties seraient reprises par plusieurs chaînes d’informations, tout cela grâce à son côté inhabituel et entreprenant).

Nous créeront une vie qui a du sens, conclu Franck. Car c’est là que se trouve notre avenir. C’est là que se trouve… notre destinée…

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Franck, ROID-COM, et son projet étaient à présent sous les feux des projecteurs, à l’échelle nationale. On aurait pu dire que c’était cela après tout « faire d’une pierre deux coups ».

Mais la trajectoire de la pierre de Franck avait un angle parfait, et elle fut envoyée avec une énergie dépassant réellement l’entendement : elle allait ricocher des années durant…

Journaliste : Vous citez souvent des termes comme « se prendre en main », « imagination », ou « entrepreneuriat ». Ce sont les messages que vous voulez communiquer ?

Franck Roid : Oui, entre autres. Mais c’est même bien plus simple.

Journaliste : Je suis tout ouïe.

Franck Roid : Tout ceux qui enlèvent l’initiative au gens, leur enlèvent la vraie connaissance du monde, me mettent dans une colère noire. J’ai parfois l’impression que beaucoup de personnes, arrivés à l’âge adulte, recherchent désespérément un substitut de parent, capable de leur dire quoi faire dans leur vie pour aller mieux. Et on écoute des conseils sortis de je ne sais quelle théorie ou concept fumeux…

Je ne demande jamais aux gens de ma croire, je ne leur promet pas quelque chose d’irréel. Je leur demande d’essayer par eux-même, et de réaliser quelque-chose durant leur vie, de se dépasser et de dépasser une médiocrité ambiante bien trop présente. Pour moi, le bonheur et dans l’apprentissage et la réalisation. Mais ce n’est que mon avis, vous pouvez essayer, juste pour voir ce que ça donne…

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11

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L’opération coup du berger avait débuté mi-septembre. Franck avait expliqué à Ly deux mois auparavant en quoi consistait ce projet peu ordinaire.

Ils étaient alors réunis tous les trois, Ly, Antoine et Franck, dans l’appartement de ce dernier. Comme d’habitude lorsque Franck habitait quelque-part, les meubles étaient presque inexistants : le seul canapé qu’il avait ayant été déménagé au local de ROID-COM, il restait une chaise pour Antoine et le lit pour Ly et Franck. En fait, la chambre était vite décrite : il y avait le lit, la chaise, le bureau et les quatre murs. Lesdits murs étaient encore blancs, pas un seul cadre, pas un seul poster, toute décoration semblant être totalement superflue aux yeux de Franck. On aurait même pu croire qu’il allait bientôt vivre comme le grec Diogène dans son amphore… Le seul détail qui apportait un minimum de gaité et de normalité dans cet espace était la musique : un piano de taille modeste était accolé contre le mur, juste à côté de la fenêtre. Ce piano représentait Franck : un peu de musique dans un monde trop vide…

Ly insistait d’ailleurs pour que Franck vienne chez elle et non l’inverse : à part des montagnes de livres entassés par terre dans le couloir de l’appartement (ce qui était assez impressionnant et amusant, du moins au début…) il n’y avait strictement rien à voir chez lui. C’était même plutôt déprimant ! Et vu qu’elle voulait le voir lui et non ses centaines de bouquins, autant qu’il se déplace (elle savait créer une ambiance elle au moins). Antoine, lui, le connaissait comme ça depuis si longtemps qu’il ne se posait même plus la question, bien qu’il préférait personnellement les belles choses et ne s’en privait pas.

La discussion était détendue mais Ly était la seule à ne pas encore tout savoir :

Donc si j’ai bien compris, demanda Ly à Franck en fronçant les sourcils, tu veux couler « économiquement » l’entreprise, appelée Astroloy, qu’à monté ce… « Paul Quelque chose » que vous appeliez, en parfaits agents secrets de 10 ans, « l’ombre » c’est bien ça ?

Oui Ly, c’est bien ça. A part pour Astroloy, c’est Astrolight le nom de sa boîte, dit-il en massant l’épaule de Ly pour faire pardonner le rire qu’il ne pouvait pas réfréner. Mais bon, tu as été induite en erreur par un dessin animé, et le nom de société qu’il a choisi est un peu faiblard c’est le moins que l’on puisse dire, ajouta-t-il en lui laissant un baiser sur la joue. Et je connais le nom de l’homme et sa situation exacte grâce à Antoine qui l’a recherché pour moi. D’ailleurs merci encore Antoine, c’est de l’excellent boulot.

C’est bon Franck, rien n’est trop beau pour toi, répondit Antoine en plaisantant. D’ailleurs, ce n’est pas pour me vanter devant ta magnifique copine aux yeux ravageurs, mais ça n’a pas été une mince affaire. Tu imagines bien ce que tu m’as demandé au fait ? Retrouver quelqu’un qui bosse dans la voyance et qui est plutôt bien sapé… Voilà, tu comprends maintenant Ly les délires que ton « Franck » peut avoir ? Maintenant, je m’attendrais presque à ce qu’il me dise « Hé Antoine je cherche un grand blond d’un mètre trente-cinq que j’ai perdu de vue depuis le CE2, t’as 48 heures, bonne chance ». Alors heureusement qu’il paie bien. Bon je corrige, qu’il PAIERA bien. Parce que là, c’est à peine si je peux me payer un ticket de tram pour rentrer…

Franck sourit en levant les yeux :

Antoine n’en rajoute pas, on sait tous que tu t’es acheté une nouvelle voiture récemment, et pas une discrète en plus…

Il faut bien que j’ai l’air d’un avocat efficace, et pour avoir l’air d’un avocat efficace il me faut une belle et grosse bagnole… C’est malheureux mais les gens sont tellement superficiels, ce qu’il ne faut pas faire de nos jours ! Et puis…

Et tu rentres en tram parce que tu n’a plus assez d’argent pour te payer un peu d’essence et le parking c’est ça ? l’interrompit Ly ironiquement.

Antoine, d’abord surprit, répondit en lui faisant un clin d’œil :

Exactement, belle créature ! Le prix de l’essence au litre atteint trente fois ce que me paye Franck en un mois. J’espère que ton coup marchera d’ailleurs, poursuivit-il en faisant un petit signe de tête à Franck, qui revenait de la cuisine avec trois verres pleins de ce qui ressemblait vaguement à du jus d’ananas.

Franck tendit un verre à Ly et à Antoine :

Il marchera… Je t’explique donc la suite Ly. La « mise à mort » sera celle de Paul, « l’ombre » que je poursuivais et qui a absolument tout pris à ma mère. Ça sera une exécution publique et en toute légalité ! Mais ce sera aussi la sentence de tout les arnaqueurs en puissance, qui profitent de la faiblesse psychologique des gens. Je vais m’attaquer aux voyants, médiums et autres astrologues sans scrupules. Les gens peuvent croire en ce qu’ils veulent, mais si ces soi-disant maîtres des « forces cachées » profitent de la crédulité de ces gens, alors ils auront affaire à moi. J’ai créé mon entreprise comme arme contre ces profiteurs, ce qui sera d’ailleurs son premier rôle.

« L’intensité de son regard, de sa voix… Il semble vraiment habité par une cause, en laquelle il croit vraiment » ressentit Ly. Mais elle ne savait pas encore comment il s’y prendrait exactement :

Mais comment vas-tu faire pour toucher ce Paul que tu détestes tant ? Et… pour les autres ?

Ça sera une partie d’échec, répondit Franck au bout de quelques secondes. Plus précisément : un échec et mat en quatre coups, annonça-t-il tout en posant son verre sur le bureau.

Journaliste : Vous aimez la complexité n’est-pas ?

Franck Roid (avec un grand sourire) : J’adore ! C’est comme si je découvrait à chaque fois un nouveau monde. Plus c’est complexe, plus les découvertes et les implications sont importantes.

Journaliste : De quelles implications parlez-vous ?

Franck Roid : Lier, délier, recomposer, redistribuer les cartes autrement… Regardez le monde du vivant, il s’épanouit à la frontière du chaos. La complexité a créé un être humain impressionnant de capacités, et cette même complexité créera une société incroyable de possibilités…

 

12

 ‘

Ah bonjour Mademoiselle vous tombez bien, j’ai vraiment besoin de vos lumières.

Le nouveau comptable de ROID-COM tenait dans son bras gauche un paquet de feuilles très épais, qu’il serrait contre sa poitrine. En fait, juste à ce moment là, Ly se dirigeait vers son propre bureau et elle savait que Franck ne serait pas là de la journée entière. « Toute cette journée pour moi toute seule ! Je vais pouvoir travailler sans entendre les « Mais bien sûr ! et dire que je n’y avait pas pensé avant ! Écoute-voir Ly je viens d’avoir une idée géniale » ou encore les « Ma puce, tu n’aurais pas apporté un peu de chocolat par hasard ? » ou même les innombrables blagues débiles de Franck… » pensait-elle tout en marchant d’un pas léger et gracieux. « Oh non, voilà le comptable qui se dirige vers moi, et dire que tout commençait si bien… »

Voilà, poursuivit le comptable en serrant la main de Ly puis en remontant ses lunettes sur le nez, j’ai besoin de faire une petite mise au point concernant la comptabilité de la société. J’avoue que je m’y perds un peu dans la vision d’ensemble, ça part un peu dans tous les sens si vous me le permettez. Si je demande à Franck, je sais qu’il me répondra que je me fais trop de soucis pour de simples chiffres, et je sais que la gestion ce n’est décidément pas sa tasse de thé alors, eh bien… vu qu’il vous dit tout de ses activités j’aimerais…

Entendu, interrompit Ly en soupirant derrière un joli sourire résigné, j’arrive dans votre bureau dans une minute, je vais d’abord poser mes affaires.

Lorsqu’elle revint, le comptable était assis à son bureau en train d’étudier le paquet de feuilles qu’il tenait juste avant. Cela faisait même pas deux semaines que Franck avait engagé un jeune expert-comptable à plein temps pour ROID-COM (ce qui devenait vraiment nécessaire vu le chiffre d’affaire atteint par la société).

Ly s’assit élégamment sur le fauteuil en face de lui :

Bon, commençons, dit-elle d’une manière douce mais incontestablement ferme à la fois. Quels sont les points les plus obscurs pour vous ?

Alors premièrement, ROID-COM a engrangé ces TROIS derniers mois l’équivalent de… je vérifie sur mon tableau excusez-moi… la somme de 358 242 euros. De BÉNÉFICE bien entendu, souligna-t-il en levant légèrement les yeux au-dessus de ses lunettes pour observer Ly. Alors que si je regarde sur la même période l’année dernière non atteignons… 42 euros.

Et alors ? Nous gagnons 358 200 euros de plus, ça prouve que nous sommes en pleine croissance non ? dit-elle avec malice.

Le comptable la regarda les yeux écarquillés, enleva ses lunettes de la main droite puis répondit en soupirant :

Une croissance pareille ne rentre même pas sur mon graphique si je le laisse à l’échelle. J’en ai même déjà touché un mot à Franck avant hier, au moment où j’ai découvert les premiers chiffres.

Et… qu’a-t-il dit ? demanda Ly avec gourmandise.

Le comptable poussa un long soupir une nouvelle fois :

Il m’a répondu que depuis il s’était mis à vendre de la drogue en bouteille de 1 litre dans le rayon frais des supermarchés, à côté des trucs pingouins ou je ne sais quoi… et que les affaires marchaient donc plus fort… Il a ajouté que j’étais dans le coup à présent, et que je devais me méfier de la DEA et du cartel de Colombie, finit-il avec beaucoup d’exaspération dans la voix.

Ly rit aux éclats en s’adossant sur son fauteuil. C’était Franck tout craché, il ne savait pas être sérieux avec ses collaborateurs dès qu’il était question de gestion.

« Bon… » se reprit-elle en voyant le visage gêné du comptable qui semblait ne plus savoir où se mettre dans ce monde de fous…

En fait il y a un an de cela, nous avions beaucoup de charges et d’investissements à faire, et les rentrées d’argent équilibraient tout juste les comptes, continua-t-elle. Mais c’était intentionnel, nous devions amorcer le lien avec les associations.

Ah, justement, vous pouvez m’expliquer brièvement ce système ? Parce que cet enchevêtrement d’associations et d’entreprises de toutes sortes me donne un peu le tournis. Ce n’est pas très clair.

Au contraire, enfin surtout pour Franck c’est parfaitement clair !

Elle leva les yeux au plafond l’air pensive puis poursuivit :

Saviez-vous qu’il a en tête quasiment la moindre entreprise et la moindre association avec qui il travaille, ainsi que la nature des échanges qui les lient entre-elles ? Il ne connait bien-sûr pas les noms ni les localisations exacts, mais il connait « la place et le sens » de chacune, comme il le dit souvent… Franck a des défauts, je suis bien placée pour le savoir, mais j’ai toujours été admirative devant sa mémoire et sa vision d’ensemble, qui sont assez déroutantes au début. C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’écrit presque jamais rien, sauf pour trouver un éventuel principe qui relirait ces informations… Ah oui, et d’où son dédain particulier pour tout ce qui touche la gestion en général, ajouta-t-elle avec un sourire compatissant adressé au comptable.

Elle releva les yeux au plafond, la main gauche sur la tempe, comme pour l’aider à se concentrer.

Je dois vous expliquer ça de manière à ce que vous ayez la vue d’ensemble… Je suis certaine que Franck vous expliquera tout en détail lorsqu’il rentrera demain, il y a certains noms qu’il doit vous communiquer… Donc, voyez tout son système comme une pyramide qui comptera trois niveaux. Les deux premiers niveaux sont déjà formés. Le premier consiste à vendre du conseil en communication à des entreprises, n’importes lesquelles, qu’elles vendent des produits ou des services. Ce conseil concerne le marketing, la publicité, le packaging, le management et éventuellement la demande de financement… En fait Franck a commencé par consolider ce premier niveau pour se préparer à créer le deuxième niveau, d’une complexité supérieure : les liens avec les associations. Lors de la fameuse affaire « Astrolight », Franck a occupé le terrain en proposant un nouveau service de conseil : la création et la gestion d’une association. Tout le monde pouvait participer à l’aventure, pourvu que l’on soit motivé et prêt à s’investir dans un projet. Les conseils donnés sont d’ordre légal (le droit des associations et la provenance des dons sont assez complexes, vous savez cela), managérial (je pense à la gestion des bénévoles notamment), et touchent surtout la communication externe des associations (image perçue par le grand public). Nous avons achetés ces locaux, l’étage où nous nous trouvons plus les deux étages du dessous, lorsque nous sommes passés à 78 salariés à plein temps. Et c’est à ce moment que Franck à associé les deux : entreprises et associations.

C’est le fameux troisième niveau ? s’enquit le comptable.

Oh non, nous sommes toujours au deuxième niveau. Il faut savoir que la création d’aussi nombreuses associations nécessite de leur trouver des financements ! Or, Franck avait déjà trouvé d’où viendrait le gros des dons : des entreprises voulant rehausser leur image. On appelle ça une synergie, ou encore un cercle vertueux : une entreprise donne à une association, cette association reçoit donc les financements qui lui permettent d’agir et de communiquer efficacement sur la population. La population est ravie, et grâce aux publicités de ROID-COM, elle sait quelle entreprise finance cette association… Et voilà une publicité inespérée pour l’entreprise donatrice, qui fait une communication de qualité, obtient une substantielle économie d’impôt sur les dons versés, et peut se vanter de véritablement améliorer la vie des gens (ce qui n’est pas donné à tout le monde). Un monde où chacun est gagnant !

J’ai compris dans l’ensemble, mais il reste une petite question : d’où viennent les formidables rentrées d’argent de ROID-COM ? demanda le comptable tout en indiquant du regard les documents éparpillés sur le bureau.

ROID-COM touche tous les honoraires versés lors de la mise en place, et le maintient, des liens entre les entreprises et associations. Vu leur nombre actuel, les rentrées d’argents sont impressionnantes. Ceci sans compter les revenus de la seule publicité, la méthode de Franck permettant de réviser l’ensemble des modes de communications avec les clients…

A propos, j’avais bien sûr déjà entendu parler de cette fameuse méthode avant de travailler ici, mais je ne vois pas en quoi ce deuxième niveau en fait usage… Pardonnez-moi si je suis offensant en faisant cette remarque.

Non, non, ne vous en faites pas, c’est Franck qui vous aurait exécuté du regard en ce moment, dit-elle alors qu’une adorable moue s’affichait sur son visage. En fait, reprit-elle, Franck veut permettre aux gens de rêver d’un monde meilleur, véritablement meilleur. Et pour lui, il n’y a qu’un seul moyen : agir soi-même et créer de nouvelles opportunités. La création d’associations est un moyen simple et légal de réaliser un projet pour le bien commun. Et la publicité des entreprises bénéficient d’une crédibilité et d’une part de rêve inégalées jusqu’alors. Une fois que les gens agissent, le futur devient réellement enthousiasmant, et Franck n’a plus qu’à le dire et le montrer dans ses campagnes de communication !

Je vois donc à quoi ressemble cette gigantesque toile d’araignée… dit-il songeur. Ah, mais le troisième niveau alors ? reprit-il aussitôt.

Ly lui fit un large sourire entendu :

Tout ce que je peux vous dire pour l’instant, c’est qu’il s’agit de la suite logique du deuxième niveau, mais d’une organisation plus complexe et engageant beaucoup, beaucoup plus de moyens financiers.

Beaucoup ? interrogea l’homme en remettant ses lunettes sur le nez.

Beaucoup, répondit à nouveau Ly dont les lèvres dessinait un léger sourire de sympathie. Comme il le dit souvent : « Vise toujours la lune. Même si tu la manques, tu atterriras parmi les étoiles… » Bon, je dois vous laisser à présent, j’ai malheureusement de nombreux appels à passer.

Bien-sûr, je vous en prie Mademoiselle, merci infiniment, dit le comptable en se levant de son fauteuil pour lui serrer la main.

Ly le regarda dans les yeux avant de se retourner pour quitter le bureau. « Il à l’air un peu chamboulé par toutes ces informations, mais je suis certaine qu’il fait tout pour ne pas le montrer… » pensa-t-elle en son for intérieur.

Le jeune expert-comptable regarda Ly qui fermait doucement la porte derrière-elle. Il était seul dans le bureau à présent.

Dieu tout puissant ! s’exclama-t-il en s’effondrant sur son fauteuil.

Journaliste (un peu gêné) : Des personnes pensent que vous êtes touché par la folie dans certains de vos aspects. Que leur répondriez-vous ?

Franck Roid : La folie est un mot utilisé à tort et à travers, et usé jusqu’à la corde. Le génie également. On parle de folie lorsque cela ne produit pas de richesse pour la société, de génie lorsque cela en produit. Mais pour moi il s’agit de comportements inhabituels, sélectionnés par l’environnement. Mutation, sélection, tout est là.

Journaliste : Dites m’en plus, je suis curieux de savoir à quoi vous pensez.

Franck Roid : Notre environnement, je parle de la société qui nous élève et nous fait travailler, sélectionne la folie. Je dis bien sélectionne, et non produit. Mais au lieu de laisser cela au hasard, nous pourrions étudier ce phénomène. Car une bienheureuse folie est peut-être la seule chose raisonnable que nous ayons… pour penser notre avenir…

 ‘

13

 

Franck avait fait le voyage jusqu’à l’autre bout du pays pour rencontrer Philippe, un écologue renommé. Un écologue. La différence avec les écologistes tiens au fait que les écologues sont toujours des scientifiques qui étudient les écosystèmes, et ne sont pas des militants (ou du moins pas forcément). « Sinon, on appellerait des scientifiques qui militent des écologues-écologistes » avait rabâché Franck à Ly durant une bonne demi-heure, au grand désespoir de cette dernière (Franck l’achevant en ajoutant des blagues très recherchées du genre : « Ly… ? Écoutes-tu l’écho de l’écologue écolo ? Bon OK, ne fais pas ce regard consterné, je vais te laisser bosser ! J’ai un rendez-vous dans un quart d’heure de toute manière. »)

Philippe avait une soixantaine d’années, le visage allongé, assez mat, et portait une fine barbe noire sur trois centimètres. Il était plutôt grand (les 1m90 étant sûrement atteints) et se portait comme un charme : son énergie lui faisait bien paraître 20 ans de moins ! Lui et Franck marchaient sur un chemin forestier au milieu des Vosges.

Alors, dites-moi monsieur Roid, pourquoi avez-vous tant tenu à me rencontrer ?

Comme vous le savez parfaitement, commença Franck, suite au tsunami qui s’est abattu sur les côtes du Japon il y a trois semaines, les réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima ont contaminés les régions avoisinantes de façon inquiétantes. Les cultures, les plantations, les fruits, les légumes, les élevages, le lait et j’en passe… toute production est devenue impossible pour des décennies. Or vous savez également que 80% de l’électricité française est d’origine nucléaire, avec 58 réacteurs répartis dans 19 centrales. Si je vous sort toutes ces données, ce n’est pas pour vous étaler ma science, car vous êtes spécialiste de ce domaine, mais pour vous montrer que j’ai étudié ce problème en profondeur. Car j’en suis convaincu, notre pays et bien d’autres ont besoin de vous…

Voilà qui me surprend, en quoi vous serais-je utile au juste ? demanda Philippe, intrigué mais néanmoins méfiant.

Vous étiez un spécialiste de tout premier plan dans tout ce qui concerne la contamination radioactive des tissus biologiques. Vous avez travaillé au sein des meilleures Universités, et vous avez publié une centaine d’articles qui ont fait dates. Vous venez de prendre votre retraite, et pourtant, vous continuez à communiquer vos conseils et vos idées à tous ceux qui savent les écouter.

Comme à son habitude, Franck aimait marcher tout en réfléchissant. Alors il appréciait d’autant plus cette marche « argumentée » à travers ce petit sentier au milieu de la nature. Il percevait bien l’agréable odeur des sapins des collines vosgiennes, le chant discret des oiseaux, et cette légère brise qui donnait une bouffée d’air frais sous ce soleil caniculaire, en plein mois d’Avril.

Si je vous parle en ce moment, c’est pour vous convaincre de créer une association. Une association équipée des meilleurs spécialistes en radioactivité et en biologie, des meilleures techniques, des meilleurs soutiens et de la meilleure notoriété auprès du grand public.

Mais une association a besoin de financements, où vais-je les trouver ?

Nous vous inquiétez pas, ce problème est déjà résolu. Je vous fournirai l’argent nécessaire à sa mise en place, et ensuite vous serez autonomes. Tout ce que je peux vous révéler pour l’instant, c’est que vous obtiendrez les sommes les plus impressionnantes qu’une association puisse recevoir sans en rougir de honte. Et ces généreux donateurs construisent les cathédrales d’aujourd’hui, que l’on peut voir dans l’Avenue des Champs-Élysées, entre autres…

Philippe écoutait attentivement en faisant des petits hochements de tête, comme pour confirmer qu’il avait bien compris.

Franck poursuivit son explication comme il l’avait prévu :

Votre association fera autorité pour totalement repenser la sécurité nucléaire sur notre territoire et dans des pays comme les États-Unis. L’Allemagne semble quitter le navire de l’énergie nucléaire, mais la majorité de la population mondiale reste dans l’expectative : comment être prudent sans pour autant se tirer une balle dans le pied économiquement ? L’énergie est une ressource rare et chère, et la santé également. Vous permettrez aux différentes nations d’avoir les deux. Vous en êtes capables et vous le ferez.

Philippe observait Franck avec curiosité :

Vous avez quel âge au juste ? demanda Philippe avec beaucoup de curiosité.

Je vais avoir 28 ans dans trois mois. Mais vous auriez dû me connaître quand j’étais jeune ! lui répondit Franck avec humour.

Franck sortit de sa poche arrière une sorte de dépliant, et enchaîna immédiatement :

Tenez, c’est pour vous.

Philippe prit l’enveloppe qu’on lui tendait. Franck ne dit rien d’autre et continuait à la regarder droit dans les yeux, malgré le soleil qui lui faisait face.

«  Ce regard… c’est assez impressionnant… » se dit Philippe en prenant l’enveloppe. Il l’ouvrit avec une pointe de curiosité, puis s’exclama avec un mélange d’interrogation et de surprise :

Des billets d’avion ?

C’est exact. Si vous l’acceptez, vous partirez pendant trois jours pour Dubaï, avec votre femme bien entendu. Ça sera la seconde étape de notre projet commun. Comme vous pouvez le lire, le départ est dans quatre mois, presque jour pour jour. L’hôtel est déjà réservé, à votre nom.

Mais, comment pouvez-vous êtes si sûr que j’accepterai votre proposition ?

Disons… que je connais bien les aspirations des gens, vous ne passerez jamais à côté d’une telle opportunité, annonça-t-il d’une voix que l’on aurait qualifiée de joviale.

Philippe regarda le ciel bleu au dessus des sapins, en silence. Il sembla pensif, et Franck savait qu’il ne fallait jamais interrompre ce moment de réflexion chez un individu. Enfin, au bout d’une minute, Philippe interrogea Franck :

Il y a tout de même une question qui me taraude depuis tout à l’heure monsieur Roid : avez-vous pris contact avec d’autres scientifiques ?

Bien entendu. Par exemple, il y a quatre semaines j’ai repris contact avec certains de mes anciens professeurs de Master, et j’ai rencontré certains de leurs collègues à la technopole de Sophia Antipolis.

Et dans quels domaines travaillaient-ils, si ce n’est pas indiscret ?

La génétique moléculaire. Vous savez bien que les organismes génétiquement modifiés, les plantes notamment, ne sont pas bien accueillis par l’opinion publique. Je leur ai proposé une opportunité : effectuer des recherches plus précises, sur certains micro-organismes en priorité. Ah, et aussi de ne pas utiliser ces OGM sur notre bonne vieille planète bleue, elle en a déjà trop vu…

Philippe était interloqué par ces derniers mots :

Mais alors il y a quelque chose qui m’échappe, que feront-ils des produits de leur recherches, de ces fameux micro-organismes ?

Franck avait un regard amusé, mais il parla d’une voix ferme qui ne laissait aucun doute sur son sérieux :

Il va falloir attendre une centaine d’années pour noter un changement, mais ces organismes serviront à terraformer la planète Mars, tout simplement…

Journaliste : Comment avez-vous pu convaincre les autorités de Dubaï ? C’est une sacrée logistique qu’il faut mettre en place je suppose…

Franck Roid : Ah ça ! C’est tout d’abord grâce aux technologies de l’énergie solaire. J’ai un petit arrangement avec l’Émir de Dubaï, qui manquera un jour de ce qui a fait sa richesse : le pétrole. Son fer de lance est donc à présent le tourisme de luxe et les nouvelles énergies. Question énergie, je lui ai présenté des chercheurs qui ont mis au point un appareil impressionnant, fonctionnant non pas sur le principe électrique (pas assez pratique et rentable), mais sur le thermique. Vous verriez cela ! Du grand art : les rayons du soleil, reflétés par des milliers de miroirs concaves, sont concentrés sur un tube central dans lequel circule une huile. L’huile chauffe à des températures qui dépassent l’entendement ! Dans cette région c’est très rentable. Ceci sans compter le monde qui sera rassemblé pour ces trois jours, c’est très bon pour les affaires et l’image… En fait, je suis accueilli les bras ouverts !

Journaliste (souriant) : Une dernière question qui me brûle les lèvres je vous prie, car j’entends que nous allons atterrir dans une minute : qu’allez vous donc nous annoncer là bas ?

Franck Roid (l’air pensif et affichant un petit sourire complice) : En fait, je vais y faire la plus importante déclaration de ma vie…

Partie 4 : A suivre…

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COLD READER

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(cela peut prendre quelques secondes pour s’afficher)

Journaliste :

Certaines personnes affirment sérieusement que Franck Roid, à l’âge de seulement 28 ans, est l’un des plus grands leaders du monde moderne. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Franck Roid (d’abord un peu surpris, puis le sourire aux lèvres) :

Eh bien, je pense que le leadership d’une personne s’évalue au nombre et à la qualité des gens qui la suivent. Mais les personnes qui cherchent en quelqu’un un leader se trompent, il y a plus noble que le leader je pense.

Journaliste :

Quel est cet individu « plus noble » ? Vous éveillez ma curiosité.

Franck Roid :

Un grand homme doit donner du pouvoir aux gens. Il doit les aider à être maîtres de leur vie et non qu’il se rende maître de leur vie… J’essaye à tout prix de tendre vers cet idéal.

« C’est l’histoire d’un explorateur qui découvrit un vaste monde, et y invita l’humanité ». Ce récit pourrait commencer de cette façon. Il pourrait même être résumé de cette façon…

J’ai écrit cette histoire pour vous. Vous pouvez la partager avec tout ceux que vous aimez si vous l’avez appréciée (ou alors avec ceux que vous n’aimez pas si vous ne l’avez pas appréciée), gratuitement cela va sans dire, et sans restriction.

Ma seule demande en échange, c’est de respecter les droits d’auteur (et donc de ne rien modifier). Je sais, je suis exigeant, mais j’aimerais beaucoup ne pas voir sur le net le même Cold Reader écrit par un obscur « Charles Hathan », cela me chagrinerait quelque peu…

Pour ce qui est des informations sur l’auteur je ne vous ferai pas l’affront de les écrire à la troisième personne (à la Jules César), tout le monde sait que c’est moi qui écris… Donc je resterai subjectif.

Pour résumer, j’ai créé mon entreprise en 2007, à l’âge de 24 ans, juste après mes études scientifiques. Je travaille depuis comme consultant indépendant, en stratégie d’entreprise. J’ai dès lors énormément appris, dans presque tous les domaines que j’ai approché. Possédant une vision bien particulière de la réussite, je veux également vous la faire partager sous une forme qui, je l’espère, permettra l’évasion de beaucoup d’entre-vous.

Ce « roman », plutôt court, est ma première histoire. Veuillez m’accorder toute votre bienveillante indulgence devant cette première naissance, si fragile et peut-être, si prometteuse à la fois. Inspirée de faits réels, elle a pour vocation de vous faire découvrir un domaine de connaissance de façon concrète, agréable, et en un temps assez bref.

Ici, le sujet du « Cold Reading » a été choisi un peu par hasard, en repensant à mon ancien professeur de physique et de « zététique » (je sais, vous ne savez pas ce que cela signifie, mais vous allez vite le découvrir). Après ce récit, j’en écrirai bien-sûr d’autres, sur d’autres sujets.

Tout cela fait beaucoup de « Je ». Alors « je » m’efface, et vous propose maintenant de nous préoccuper de vous, de votre évolution et de vos rêves. Appropriez-vous ce livre, cette histoire et son contenu, car une fois lu il vous appartiendra complètement. C’est votre vie après tout !

Chère lectrice, cher lecteur, à présent c’est à vous…

Alexandre Delivré

Introduction :

Florent Fouque, un consultant qui m’avait envoyé son premier manuscrit il y a un an, va devenir un auteur prolifique… En effet, il a écrit cette année son deuxième livre, « L’antibible du contrôle de gestion », dans lequel l’approche systémique tient une place reine. Florent a su faire honneur à cette approche, en l’exposant clairement et de manière intelligente, et je l’en remercie.

J’ai donc ré-interviewé Florent, mais de manière un peu spéciale. J’ai créé pour l’occasion un « questionnaire dont vous êtes le héros », qui reste simple, dans lequel vous pourrez revisiter ou découvrir le monde de la gestion d’entreprise.

A présent, chère lectrice, cher lecteur, c’est à vous

QUEL GESTIONNAIRE ETES-VOUS ?

1er cas :

Vous êtes un jeune et nouveau manager au sein d’un grand groupe de télécommunication. Vous êtes en charge de ce que l’on appelle « les indicateurs » : des moyens de mesure permettant d’évaluer les résultats obtenus par les employés, les ventes, les réclamations des clients etc.

Vous regroupez, comme tout bon manager, ces indicateurs en un « tableau de bord » permettant d’y voir toujours clair.

Mais que décidez-vous de faire lors de la mise en place de votre tableau de bord ?

1) Vous demandez aux « anciens » de la boîte quel tableau de bord et quels indicateurs s’y trouvaient. Vous l’appliquez immédiatement car il a été utilisé dans cette entreprise depuis longtemps et a fait forcément ses preuves durant les années.

2) Vous prenez un peu plus de temps pour comprendre les mécanismes et les rouages de la boîte, en cherchant à savoir comment mesurer les résultats importants : ventes, efficacité de la publicité etc. et exclure tout le reste. Vous réinventez le tableau de bord de l’entreprise.

3) Vous combinez « astucieusement » les deux comportements précédents, en prenant soin de mettre à jour votre tableau de bord très régulièrement.

Réponse de Florent :

Réponse trois selon moi… Si l’entreprise a survécut jusqu’à ce jour, c’est que les indicateurs sélectionnés doivent être en phase avec les facteurs clés de succès de l’entreprise. En revanche, le choix des indicateurs se fait rarement de façon rigoureuse si bien que les indicateurs en place ont souvent besoin d’être redéfinis pour prendre en compte 3 critères essentiels : le seuil d’alerte pour éviter le syndrome de la grenouille ébouillantée, la synchronisation pour éviter le syndrome de la douche d’hôtel, et le périmètre étudié pour éviter le syndrome du pêcheur.:-)

2ème cas :

Vous êtes responsable en marketing stratégique dans une importante maison de disque. Vous devez aider votre entreprise à trouver des nouvelles opportunités, ainsi que pour les artistes quelle représente.

Que faites-vous ?

1) Vous étudiez scrupuleusement les données des ventes et des modèles d’affaires employé depuis les 20 dernières années, non seulement par votre entreprise, mais aussi par TOUTES vos concurrentes. Le logiciel « excel » n’a plus de secret pour vous et les statistiques vous permettrons de trouver ce qui a marché, marche, et marchera dans le futur. L’ordre mathématique est une voie sûre et efficace pensez-vous…

2) Vous passez très vite à l’action pour trouver des opportunités qui échappe pour le moment à tout le monde : vous testez Internet, les applications sur mobiles, et mêmes certains ajouts dans le format disque compact ! Pas tout en même temps, car tout ne marchera pas… Mais le désordre peu avoir du bon pensez-vous…

Réponse de Florent :

Réponse deux assurément. L’approche constructiviste du marketing permet de challenger le produit au contact des clients. Le futur est émergeant il parait donc dérisoire de tenter de le prévoir. Les évènements récents en font une parfaite illustrations. L’entreprise mise sur le « tout contrôlable » et le « tout prévisible », or, les phénomènes systémiques comme le Cygne Noir ou le Point de Bascule nous obligent à remettre en cause ces croyances. Il convient alors davantage de projeter une vision dans le futur et de mettre en œuvre le nécessaire pour atteindre cette vision plutôt que de chercher à prévoir ce qui va se passer pour anticiper les évènements.

3ème cas :

Vous êtes responsable du budget au sein d’une importante entreprise industrielle, spécialisée dans la micro-informatique. Votre responsabilité est importante, car de nombreux services sont dépendants du budget sur lesquels vous allez arbitrer.

Justement, il est temps de décider les nouveaux budgets…

Que faites-vous ?

1) Comme chaque année, vous partez de zéro pour décider du budget alloué à chaque service.

2) Comme chaque année, vous décidez du budget sur la base de l’exercice passé.

Réponse de Florent :

Réponse une ! Reprendre les lignes du budget de l’année précédente devient sclérosant au fil du temps. Les dépenses inutiles se reportent d’année en année. Les nouvelles opportunités sont laissées de côté car imprévues au budget.  Le budget base zéro est le seul à même de garantir que les dépenses qui n’ont plus lieu d’être soient stoppées et que les opportunités qui se présentent puissent être financées. Mais la remise en cause du budget ne doit pas s’arrêter à sa construction… Une fois que l’exercice a lieu, il faut le rendre flexible de manière à répondre de façon agile aux nouvelles contraintes qui apparaissent.

4ème cas :

Vous êtes responsable de la comptabilité dans une entreprise exportant à l’international, produisant toute une gamme de chaussure en cuir.

Vous devez faire le point et décider quel type de chaussure vos usines devrait privilégier dans leur fabrication.

Que décidez-vous ?

1) Vous choisissez le produit le plus intéressant en calculant la différence entre le prix de vente et le coût de revient.

2) Vous choisissez le produit le plus intéressant en prenant presque exclusivement en compte le temps d’utilisation d’un seul poste dans toute la chaîne de fabrication.

Réponse de Florent :

Réponse deux : La production d’une chaîne de fabrication est conditionnée par l’utilisation de la ressource contrainte. La rentabilité des produits doit donc porter uniquement sur la marge sur coût strictement variable ramené à sa consommation de la ressource contrainte. Peu importe le coût de revient…

5ème cas :

Vous êtes contrôleur de gestion, très intéressé par les indicateurs, et vous travaillez dans la même entreprise de communication que dans le cas n°1.

Vous devez vérifier si les indicateurs sont tous utilisé correctement.

Que faites-vous ?

1) Vous multipliez les efforts pédagogiques pour expliquer le rôle et l’utilisation des différents indicateurs. Et ce, à chaque interlocuteur concerné dans l’entreprise.

2) Vous savez que tous les efforts pédagogiques du monde n’arriveront pas à la cheville d’un indicateur modifié, pour qu’il soit plus commode (comme la moyenne, le minimum etc.)

Réponse de Florent :

Réponse une : L’indicateur est un outil redoutable mais à double tranchant… S’il est mal utilisé ou mal définit il peut s’avérer contre-performant. Trop souvent les moyenne et les taux sont utilisés car maitriser de tous… Mais dans la plupart des cas, ils ne conviennent pas à la problématique à traiter. Dans ce cas, il conviendra de regarder du côté des indicateurs de mesures plus pertinents que sont la médiane, l’écart-type, le DPMO (Défauts par millions d’opportunités)…

6ème cas :

Vous êtes en charge des procédures dans une grande entreprise alimentaire française.

Votre devoir ce mois-ci est de communiquer avec les différents employés et les différents intérimaires.

Que faites-vous ?

1) Vous insistez auprès de chaque groupe de personnes sur le respect des procédures formelles et les différents sous-objectifs spécifiés.

2) Vous insistez sur la finalité de l’entreprise, et les différents moyens d’éviter les erreurs sur le « parcours », plutôt que de tout contrôler.

Réponse de Florent :

Réponse deux : Trop souvent les procédures sont « lâchées » aux opérateurs sans donner le sens de celles-ci. Comprendre ce que l’on fait et pourquoi on le fait est plus important que la bonne mise en œuvre de la procédure, car si un cas inhabituel se présente, seul le sens permet à l’opérateur de savoir comment agir.

7ème et dernier cas :

Vous êtes chef d’entreprise, et vous possédez une PME de 263 personnes. Vous exportez en Asie et en Amérique, en plus de l’Europe. Mondialisation oblige, vous vous interrogez sur votre perception du monde de l’entreprise, sur votre gestion et votre mode de pensée.

Que pensez-vous ?

1) Vous vous consacrez à une pensée analytique.

2) Vous vous consacrez à une pensée systémique.

3) Vous pensez que rien ne remplace l’intuition de l’homme d’affaire, et qu’aucun mode de pensée n’a à y mettre son nez.

Réponse de Florent :

Réponse : une combinaison des réponses une, deux, et trois. Pour pouvoir naviguer dans cet environnement de plus en plus complexe, un subtile dose d’analytique, de systémique et d’intuition sont nécessaires. L’analytique nous permet de comprendre dans les détails les propriétés des composantes que nous étudions, l’approche systémique nous aide a percevoir les interactions qui se nouent entre les composants et le fruit de celles-ci. Enfn, l’intuition nous permet de prendre une décision en intégrant les variables complexes qui évoluent et ce, même si cette base de connaissance reste en grande partie inconsciente.

Dernière question à toi Florent. J’ai appris qu’il pouvait y avoir un lien entre le contrôle de gestion et :

Des grenouilles, la robinetterie d’un hôtel, des cygnes noirs, un rétroviseur, quelques gouttes de lait, le goulot d’une bouteille, un pommier, un hamac, des toupies, des diamants et même des trésors…

Est-ce vrai Florent ?

Oh oui, c’est vrai… Le lien est subtil… Par analogie, le fonctionnement des petites choses qui nous entourent au quotidien peuvent révéler de façon heureuse des dysfonctionnements dans le contrôle de gestion tel qu’il est enseigné dans nos écoles et mis en œuvre dans nos entreprises. Vous en aurez la preuve en lisant L’Antibible du Contrôle de Gestion !😉

Et si vous voulez en savoir plus sur son livre, il faut aller par là (cliquez sur le lien):

http://www.l-antibible-du-controle-de-gestion.fr

Merci Florent pour tes réponses et le partage de ton savoir !


A bientôt à toutes et à tous.

 

 

Il y a quelques mois de cela, j’ai reçu par la poste un manuscrit de Florent Fouque, un consultant que j’ai connu grâce à nos écrits respectifs sur Internet. C’était le manuscrit de son livre : « A la découverte du Lean Six Sigma ». D’ailleurs j‘y voyais un excellent livre, incontestablement : pédagogique (sous forme de roman), clair (beaucoup d‘illustrations), rigoureux (nombreuses références) et instructif (j‘ai enfin compris ce qui se cachait sous le nom barbare de « Lean-Six-Sigma » ).

 

Pour faire honneur à son remarquable travail, et pour le remercier de m’avoir fait participer, modestement, à son aventure, je vous livre ici une interview de Florent. Vous y verrez des sujets très divers : son livre, ses méthodes, ses projets, sa vision…

 

Les phrases en bleu sont de moi, celles en violet sont de Florent.

Bonne lecture à toutes et à tous !

 

 

1 ) Pourquoi as-tu choisi d’écrire sur le Lean-Six-sigma ? Un intérêt particulier pour toi ? Ou pour les autres ?

 

Il y avait certes un intérêt particulier pour moi, sinon il m’aurait été difficile d’affronter un tel projet que celui d’écrire un livre. Mais mon intérêt est avant tout, tourné sur les autres. Quand je me suis intéressé au Lean Six Sigma mon premier réflexe a été de me tourner vers la littérature existante, or j’ai été très surpris de voir que tous les livres qui traitaient du LSS le faisaient d’une manière bien peu accessible. Il m’a donc fallu 7 livres pour commencer à toucher du doigt cette méthodologie qui au final n’est pas aussi compliquée qu’elle n’y parait. Ce livre a donc pour but de démocratiser cette méthodologie qui à mon sens va devenir incontournable dans les années à venir.

 

Et pour toi, pourquoi le LSS n’est-il toujours pas devenu incontournable ? C’est un problème d’information ou de compréhension ?

 

C’est un problème de marketing ! La méthode a été construite autour d’une communauté d’experts. Au démarrage ça a très bien fonctionné, car le phénomène communautaire a pris une ampleur importante aux Etats-Unis. Les gens se sentaient valorisés par leur certification green belt, black belt etc. Le problème c’est que ce qui a fait le succès de la méthode hier est devenu un frein aujourd’hui, car lorsqu’on parle aux gens de Lean Six Sigma et qu’on appelle les praticiens green belt ou black belt (ceinture verte, ceinture noire) on a le sentiment que c’est une méthode qui demande beaucoup d’apprentissages avant d’être mise en oeuvre : c’est une erreur fondamentale ! Ensuite il y a une raison culturelle, aux états unis, ils lancent des programmes et regardent ensuite si ça fonctionne. Ils se posent moins de questions que nous autres français. Et dès qu’on commence à se poser des questions, on revient sur le premier argument « C’est trop compliqué ! Ce n’est pas fait pour nous ! »

C’est pour ces raisons que je m’évertue à désacraliser la méthode. Pour moi le LSS n’est pas réservé aux experts et il n’est pas utile d’avoir une certification pour lancer de tels projets.

 

Pour moi le LSS n’est pas réservé aux experts et il n’est pas utile d’avoir une certification pour lancer de tels projets

 

 

2 ) Une question difficile (et souvent détestée par les auteurs de livres) : Peux-tu nous dire en quelques mots le principe du Lean-Six-Sigma ?

 

L’exercice est vraiment difficile, car le Lean Six Sigma intègre beaucoup de concepts… Mais si j’essaie de jouer le jeu, je dirais que le principe du Lean Six Sigma est de proposer une boite à outils et une méthodologie structurée pour optimiser les processus en les ajustant aux besoins exprimés par les clients (qu’ils soient en interne ou externes).

 

C’est comme si on m’avait demandé de résumer l’approche systémique en une phrase, un exercice périlleux… Merci pour ta réponse. Le LSS est donc un moyen de mieux penser ses actions et son entreprise, afin d’améliorer la qualité globale de ses produits et de ses services, c’est bien ça ?

 

Oui, c’est exactement ça !

 

Le principe du Lean Six Sigma est de proposer une boite à outils et une méthodologie structurée

 

 

3 ) Pourquoi avoir choisi le style romancé pour un livre traitant de l’organisation et du business ?

 

J’ai choisi la forme du roman avant tout pour ces vertus pédagogiques. Et puis dans le roman, tout est permis. Je ne suis pas sûr que j’aurais pu placer la transposition du programme Apollo 11 sur un projet Lean Six Sigma dans un livre théorique. Et pourtant, il me semble que cette analogie apporte beaucoup dans le récit. En même temps, je souhaitais que ce livre reste un outil, c’est pour cela que j’ai accompagné le livre d’un CD-Rom qui permet au lecteur de bénéficier de tous les outils utilisés dans le projet et de les utiliser comme modèle s’il souhaite se lancer à son tour dans un projet.

 

D’où te viennent tes connaissances sur Apollo 11 et pourquoi le choix de cet exemple ? Sais-tu si la méthode LSS est utilisée de nos jours dans la conception des engins et programmes spatiaux ?

 

Je n’ai pas de connaissance spécifique sur Apollo 11. Je suis tombé par hasard, via un blog, sur le dossier presse de la mission Apollo 8, mission qui constituait un essai pour le lancement d’Apollo 11. En parcourant le document, j’ai vu le schéma avec les différentes étapes depuis le lancement jusqu’au retour. J’ai trouvé que cela ressemblait beaucoup à la décomposition des étapes d’un projet LSS. Dans ma tête ça a fait bingo ! Ensuite j’ai brodé autour et j’ai fait pas mal de recherches pour trouver d’autres analogies encore plus précises. Bref, l’analogie d’Apollo 11 que je trouve très riche après coup est née par sérendipité !

Et effectivement, je crois que la Nasa utilise le LSS mais je ne pourrais t’en dire davantage sur le sujet.

 

J’ai choisi la forme du roman avant tout pour ces vertus pédagogiques

 

 

4 ) Pourquoi avoir intégré de la systémique dans un livre qui traite du Lean Six Sigma ? Est-ce que la systémique est un outil issu de la méthode ou est-ce un souhait de ta part de l’incorporer ?

 

Pour moi la systémique est un cadre de perception très puissant qui peut être utilisé dans tout ce que nous faisons. Il aurait donc été dommage de s’en priver. Par nature le Lean Six Sigma intègre une formalisation systémique des processus, mais quand on arrive dans la phase d’analyse je trouve que les outils du LSS ne sont plus aussi efficaces sur des problématiques complexes comme la gestion des flux d’information et les contraintes organisationnelles, que sur des processus de fabrication très linéaires. Comme mon livre présente un projet d’amélioration de processus de service, la modélisation systémique venait naturellement apporter un plus dans le récit.

 

Donc la systémique te permettrait d’étendre le LSS en quelque sorte ? Pour toi, cette combinaison représente l’avenir très proche ou y-a-t’il encore trop de chemin à faire ?

 

A mon sens il y a encore du chemin avant que les praticiens du LSS se mettent à la systémique. La plupart des consultants qui connaissent le LSS travaillent avec depuis longtemps. Ils sont devenus archiconvaincus que le LSS s’adapte à toutes les situations sans se poser la question de la légitimité de son utilisation dans certains contextes. Et l’apport statistique du 6 Sigma n’arrange pas les choses puisque les vieux praticiens ne jurent que par Y=f(x), alors leur expliquer que X1+X2+Xn est à la fois supérieur et inférieur à Y, ça fait un peu beaucoup. D’ailleurs, j’ai déjà eu des remarques assez virulentes d’un master black belt (un gourou au milieu de la secte du LSS), sur ma légitimité à intégrer la systémique à la méthode. Bref, il faudra attendre une génération de praticien de la systémique et du LSS intégré pour que cela prenne forme. J’y travaille beaucoup de mon côté. J’ai notamment écrit toute une série d’articles sur mon blog où je présente l’intérêt d’intégrer la systémique au LSS, il faut bien l’avouer ces articles reçoivent peu de commentaires.

 

Cette association se prête-t-elle plus aux métiers de services dits « Professionnels, Scientifiques et Techniques », dans lesquels peu de processus sont vraiment linéaires au bout du compte ?

 

Totalement. Comme je le disais, le Lean Six Sigma a vu le jour dans les usines de production, là où les processus sont linéaires, c’est à dire là où ils sont plus compliqués que complexes. Dans les services les nombreuses interactions rendent les problématiques complexes et pour gérer la complexité quel meilleur outil que l’approche systémique ?

 

Pour moi la systémique est un cadre de perception très puissant qui peut être utilisé dans tout ce que nous faisons

 

 

5 ) Quels genres de bénéfices tirent les professionnels de la lecture de ton livre ? Et quels genres de professionnels sont le plus concernés par les principes traités dans ton ouvrage ?

 

Il y a deux types de bénéfice à tirer de mon livre. Le premier ce sont les gains directs du projet. Chaque projet intègre une phase de valorisation des gains apportés par le projet LSS. La plupart des projets LSS permettent aux entreprises de gagner entre 30000€ et plusieurs centaines de milliers d’euros. Par exemple, mon tout premier projet LSS a permis de réduire de 145000€ les coûts de traitement des commandes. Et mon projet a permis de déceler un million de gains potentiels sur un autre projet. Submergés par le quotidien, on ne se rend plus compte des potentiels de gains qui sont à notre portée, les projets LSS permettent de le mettre à la lumière du jour.

Le deuxième bénéfice est personnel. L’ajout du LSS à nos compétences sur le CV permet de valoriser une efficacité reconnue par les recruteurs. Dans certaines entreprises, la maitrise du LSS est une nécessité (même si ça n’est pas suffisant) pour être promu sur les postes les plus stratégiques.

Pour le public de mon livre, je dirais que tous les managers en responsabilité d’un service ou d’objectifs chiffrés gagneraient à connaître le LSS pour optimiser leur service et atteindre leur objectif. Force est de constater aujourd’hui que la méthode reste peu connue ce qui fait que la plupart des gens qui achètent le livre sont soit des étudiants, soit des consultants. J’espère que le bouche-à-oreille va changer ça, car, à mon sens, le Lean Six Sigma est à la portée de tous.

 

Donc pour toi, qu’est-ce qui pourrait convaincre la majorité des managers à adopter le LSS ? Peut-être se disent-ils que c’est encore une autre méthode « qualité » parmi tant d’autres, que personne dans son service ne voudra la mettre en place et que tout ceci ne sera que temps perdu finalement. Aussi, certains ont peut-être survolé la méthode sans jamais réellement la comprendre et sans saisir sa portée. Ton rôle est donc d’ouvrir ces personnes à responsabilité sur la pertinence du LSS dans leur profession ?

 

A mon sens ce qui pourrait convaincre les managers à se lancer dans la méthode ce serait l’accessibilité de la méthode. Ce à quoi mon livre s’attèle. Mais le premier levier qui amène les gens à s’intéresser à la méthode ce sont les projets qui rapportent beaucoup d’argent et dont ils entendent parler dans leur entourage. La plupart du temps, un seul projet bien réussi peut entraîner toute une entreprise à se lancer dans une démarche d’amélioration continue.

 

A mon sens, le Lean Six Sigma est à la portée de tous

 

 

6 ) Question étrange, mais intéressante : Peut-on utiliser la philosophie Lean-Six-Sigma dans sa vie quotidienne, en tant que particulier ?

 

Oui complètement ! Je m’étais d’ailleurs lancé dans un régime avec un projet Lean Six Sigma et j’en avais fait un article sur mon blog http://leansixsigma.free.fr/?p=70. J’avais également simulé un projet LSS pour devenir riche http://leansixsigma.free.fr/?p=175. Par la publication de ces deux articles, j’avais dans l’idée de rendre plus accessibles les concepts, mais il n’en demeure pas moins que ces exemples sont réels. La seule contrainte d’un projet LSS est de disposer d’un indicateur chiffré. Si cette contrainte est remplie, alors il est possible de lancer un projet LSS. Quand on parle de processus, on pense tout de suite au monde de l’entreprise, mais en fait, toute notre vie est une suite de processus. Alors, pourquoi ne pas optimiser nos processus du quotidien ?😉

 

La plupart des gens, et c’est d’autant plus vrai pour des particuliers, ne savent pas trop quels objectifs ils visent lorsqu‘on y réfléchi bien. C’est un exercice difficile. Une grande partie des objectifs, si tant est qu’il y en a, restent assez vagues et peuvent difficilement être chiffrés. Que leur conseillerais-tu de faire pour passer au-delà de ce handicap ? Handicap qui peut bloquer tout le monde au démarrage…

 

C’est effectivement très compliqué. Je crois que le plus simple est de décomposer les objectifs en sous objectifs plus concrets. L’idée c’est de se donner une vision de ce que l’on souhaite atteindre, ensuite il s’agit simplement de décliner cette vision en objectifs concrets intermédiaires. L’erreur à mon sens est de rester sur une vision globale idéale sans jamais passer l’étape de la déclinaison en objectif opérationnel. Ces éléments sont largement repris dans La semaine de 4 heures et Stratégie de prospérité, deux livres très inspirants.

 

Toute notre vie est une suite de processus, alors pourquoi ne pas optimiser nos processus du quotidien ?

 

 

7 ) Ton livre paraît en format papier dans toute la France, après avoir été publié en format e-book depuis plusieurs mois. Pourquoi tenais-tu à le publier à l’ancienne ? Les atomes sont-ils des freins, comme on le dit à propos de la méthode Google, ou sont-ils un gage de qualité pour toi ?

 

Cette question me rappelle une interview de Daniel DARC où un journaliste lui demandait d’expliquer sa bisexualité. Le chanteur des Taxi Girl à l’époque avait répondu : pourquoi se priver de la moitié du monde ? Je répondrai de la même manière. Pour moi les deux supports ne sont, non pas antagonistes, mais complémentaires.

Je sais que certains de mes lecteurs ont lu mon livre sur leur iPhone, d’autres ont attendu la version papier pour l’acheter… Mon souhait est d’être le plus accessible possible, alors je propose les deux !

 

Donc il s’agit de combler les préférences « de support » de tout le monde ? Personnellement, j’aime beaucoup avoir un livre réel entre les mains. Aussi, si j’étais à ta place, le passage du numérique au format papier serait une vraie prise de conscience de la réalité de mon « oeuvre ». Cela te fait-il quelque chose ou est-ce juste un moyen d’étendre la portée de ton message ?

 

Non bien sûr que pour moi l’existence concrète du livre est très importante. Au-delà du simple support il est la preuve de la légitimité de mon ouvrage. Et je suis d’autant plus content lorsque je reçois comme aujourd’hui des mails des clients qui ont acheté le livre en prévente pour me dire qu’ils sont impressionnés par la qualité de l’édition. Au-delà du contenu j’ai réussi à offrir à mes lecteurs un bel outil. Pour moi c’est très valorisant.

 

Pour moi c’est très valorisant

 

 

8 ) Écrire un livre est une aventure en elle seule. Voulais-tu « changer de vie » en publiant une oeuvre à ton nom ? Une motivation émotionnelle plutôt que raisonnable t’a influencé ?

 

Ce livre, c’est neuf mois de travail… Le temps pour faire un bébé ! Donc oui c’est une aventure particulière. Je ne sais pas si ce livre est le résultat d’un souhait de changement de vie. Je dirais qu’il s’inscrit dans mon projet de vie. Pendant longtemps je me suis cherché. Je ne savais pas ce que je voulais faire dans les 10 ans à venir. Je me revois m’inventer des histoires pour me préparer à des entretiens d’embauche où la question revient systématiquement. Et puis il y a eu des lectures heureuses comme, « le strenght finder », « la semaine de 4 heures », « le cygne noir » etc. qui m’ont amené petit à petit à formaliser une vision plus précise de ce que je voulais être à terme. Cette vision s’est décomposée naturellement en objectifs très concrets comme la lecture de 50 livres et l’écriture d’un ouvrage tous les ans pendant les 10 prochaines années. Pour 2009, ces objectifs sont atteints, restera à savoir si je tiens la distance !😉

 

Ah, « La semaine de 4 heures » du très insolite Tim Ferriss, un livre qui a finalement influencé beaucoup de monde… « Le Cygne Noir » a eu aussi un grand impact sur ma façon de penser la stratégie. Tes meilleures lectures sont ces trois livres ou tu as eu d’autres grands coups de coeur ?

 

Oh oui beaucoup de coup de coeur… Le « Petit traité de la manipulation à l’usage des honnêtes gens » m’a permis de prendre conscience de la force de la théorie de l’engagement, « Comment se faire des amis » a totalement changé ma communication envers les autres, « La méthode » me chamboule le cerveau à chaque page, « La structure des révolutions scientifiques » m’a fait prendre conscience de la façon dont les changements de paradigme se mettent en place et le dernier en date « Punished by rewards » m’a amené à repenser totalement la façon dont j’éduquais mes enfants. Je pourrais en citer d’autres, mais là n’est pas l’essentiel, le plus important est de lire régulièrement, car c’est la façon la plus efficace de nous développer.

 

Je dirais qu’il s’inscrit dans mon projet de vie

 

 

9 ) Je suis impressionné par ta volonté d’aller jusqu’au bout. Comment as-tu trouvé le temps de travailler, de réfléchir et d’écrire en même temps ? Comment t’y prenais-tu pour te motiver semaine après semaine ? Il faut une discipline de fer pour mener à bien un projet de longue haleine tel qu’écrire et publier un livre !

 

Effectivement, c’est loin d’être simple. Et aujourd’hui que je lutte pour écrire le deuxième, je me remémore aisément les moments de solitude que j’ai connu l’année dernière. Je crois que le truc le plus simple pour aller de l’avant, c’est de prendre conscience de notre procrastination. Avoir conscience de l’inertie naturelle qui est en nous, de l’homéostasie de notre zone de confort, c’est vraiment le point crucial. À partir du moment où nous avons conscience de cela, alors le choix est simple : souhaitons-nous regarder les choses se faire ou souhaitons-nous faire les choses ? Cette question doit revenir chaque matin ! Et chaque matin il faut se donner les moyens de faire les choses plutôt que de se laisser aller. A l’inertie s’ajoute la difficulté d’écrire. Là encore, il faut s’y mettre à chaque occasion même si l’inspiration nous manque. C’est en écrivant que l’écriture vient. Chemin faisant comme diraient les systémiciens…!😉

D’un point de vu pratique, je me lève à 6h30 tous les matins pour lire au moins 1h. Je me lève assez tôt le weekend pour avoir de longues plages horaires pour moi. Je ne regarde jamais la TV excepté les séries américaines comme true blood, breaking bad, flash forward, dexter…etc. que je regarde en VO pour maintenir mon anglais à niveau !

 

Je dois avouer que c’est une autodiscipline saisissante… Tu parlais de « La semaine de 4 heures » tout à l’heure, es-tu d’accord avec la « diète d’informations » prônée par l’auteur pour mieux vivre et avancer dans ses projets ? Ou conseilles-tu une autre méthode plus souple, que tu aurais expérimentée avec succès ?

 

Oui je suis d’accord avec la diète d’information même si c’est difficile de la pratiquer. Côté TV il n’y a pas de problème, mais pour les mails c’est plus difficile, j’ai du mal à m’en détacher, mais quand je passe à l’écriture la diète d’information est indispensable sinon rien ne sort, donc là il n’y a pas vraiment le choix… Là encore, il n’y a pas vraiment de méthode si ce n’est faire les choses et ne pas s’arrêter à y penser.

 

Souhaitons-nous regarder les choses se faire ou souhaitons-nous faire les choses ?

 

 

10 ) Enfin, quels sont tes projets futurs maintenant que tu as réussi à rendre ton livre disponible pour tous ?

 

Comme je le disais, je travaille déjà sur un deuxième livre. Ce sera la suite d’A la découverte du Lean Six Sigma et il portera sur la mise en oeuvre de l’organisation apprenante et s’appuiera sur les concepts de systémique. Comme je l’ai déjà dit, mon premier livre intègre déjà des notions de systémique, mais j’avoue que j’étais frustré de ne pouvoir m’étendre davantage sur le sujet. En y consacrant tout un livre, je pense que cette frustration disparaitra ! A côté de ça j’ai été sollicité par une consultante qui souhaitait coécrire un livre avec moi. Je travaille donc en parallèle sur le troisième tome de la saga. J’ai aussi quelques projets plus importants, mais je dois avancer dans la concrétisation pour pouvoir en parler plus précisément.

 

Un prochain livre plus axé sur la systémique ? Comme pour le LSS, la systémique est presque tout sauf démocratisée et intellectuellement accessible, il faut bien l’avouer ! Voudrais-tu devenir celui qui mettra à la portée de tous cette approche que je trouve si élégante et pratique ? Si la suite de « A la découverte du Lean Six Sigma » intégrera encore plus la systémique, c’est qu’elle a su te séduire autant que moi ? Ma fascination pour la systémique a commencé par hasard à la Fac… Mais toi Florent, pourquoi t’es-tu penché sur la question ? Penses-tu que beaucoup seront intéressés par ses applications, d’une étendue étourdissante ?

 

Je ne sais pas si je serai le prochain évangile de la systémique, ce qui est sûr c’est que côté pédagogie et accessibilité je ferai mieux que les très excellents Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne, je m’y engage, quitte à dire quelques bêtises au milieu de mes énoncés ! C’est également lors de mon cursus scolaire que j’ai été amené à me pencher sur la systémique. Ensuite je l’ai utilisé en entreprise. Quand j’ai vu le franc succès que ma modélisation a rencontré, je me suis dit que je ne lâcherai pas de si tôt cette si belle discipline. Aujourd’hui c’est toute ma vision du monde qui se transforme sous le filtre de la systémique, c’est assez grisant de se retrouver d’un coup muni d’une arme de perception aussi puissante.

 

Aujourd’hui c’est toute ma vision du monde qui se transforme sous le filtre de la systémique

 

Merci encore Alexandre pour cet entretien des plus intéressants !

Merci à toi Florent, c’était très instructif d’avoir ton point de vue sur ces sujets !

 

Si le livre de Florent vous intéresse, vous pouvez vous le procurer sur le site http://www.a-la-decouverte-du-lean-six-sigma.fr


29a

Je suis en plein projet, j’explore un nouveau et grand territoire. C’est la raison pour laquelle je n’ai rien écrit ce mois-ci, car le projet en question est particulièrement chronophage. Mais il est ambitieux, pour moi, et surtout enthousiasmant !

Quel genre de projet ? En fait ce sera un système (bien évidemment…), ayant pour nom quelque-chose qui ressemblera à Auto-Développement. C’est un nom dérivé d’auto-organisation dans les systèmes complexes. Il s’agit d’un projet à la fois personnel et professionnel, démarré à l’échelle locale. Mais je vous en reparlerai certainement en temps et en heure. En effet, peut-être que cela vous donnera quelques idées intéressantes ?

Depuis le création de ce blog, j’ai écrit sur des sujets variés, qui me préoccupaient d’une manière ou d’une autre au moment où je les ai rédigé.

Maintenant, la plupart se retrouvent dans la cave et le grenier du blog. Il serait judicieux de ma part (et quand j’aurai un peu de temps devant moi) de remédier à cet inconvénient en créant une page où tous ces articles seraient triés par thèmes généraux. Surtout pour les nouveaux visiteurs, pour lesquels je compatis : pour lire tous les articles qui les intéresseraient il faut réellement le vouloir ! Courage. (Les catégories qui ont été créées au fil du temps ne leur simplifient pas la tâche : elle ne sont plus pertinentes à présent. Le plus pratique étant pour l’instant de cliquer sur les différents mois de publication, dans la grande colonne à droite sous l’intitulé Archives).

Le dernier article que j’ai écrit était une sorte d’enseignement programmé. On y voit bien l’influence de mes lectures sur les sciences de l’apprentissage et leur intégration dans la logique systémique, lectures qui m’ont passionné d’ailleurs.

J’ai alors essayé de créer un enseignement programmé très simplifié sur un des livres que j’apprécie le plus (bien que certains approfondissements m’ont été très utiles, notamment sur la « Spirale Dynamique » inspirée par Clare Graves) : je parle du titre La stratégie du dauphin. Bilan ? Je ne suis pas sûr que beaucoup de lecteurs le fassent jusqu’au bout (j’ai fait ma petite enquête) et pour cause, c’est un peu rébarbatif, surtout sur intenet. J’ai donc pris la décision de garder l’idée générale, à savoir faire passer des notions et les faire pratiquer afin de faire progresser les lecteurs de ce blog, mais de changer la forme, pour rendre cette pratique plus attractive, intéressante et motivante (un peu à l’image de mon article-histoire sur le Cygne Noir de N.N. Taleb).

Pour finir, j’aimerais beaucoup vous reparler de la TOC. Pour ceux qui ne connaissent pas encore, cela n’a rien à voir avec les troubles obsessionnels compulsifs, mais cela concerne bien entendu la theory of contraints (théorie des contraintes). Notion inventée et popularisée par E. Goldratt dans son livre, Le but, la théorie des contraintes est pour moi aussi élégante (c’est à dire précise, cohérente et simple) que la théorie de l’évolution.

Tout le monde ne se sent pas concerné par la TOC, car son application a été, surtout au début, très orientée « industrie ». Et pourtant cette notion est forte et universelle : chacun de nous est limité par une ou plusieurs contraintes, et beaucoup auront beau changer le moteur de leur voiture, si les roues ne peuvent tourner qu’à une certaine vitesse, l’augmentation de la puissance du moteur n’aura servi à rien et peut même être nuisible. La vitesse de rotation des roues est la contrainte. C’est une métaphore (simpliste) bien entendu, mais la voiture peut être presque n’importe quoi dans votre vie. Si vous voulez en savoir plus et mieux comprendre la TOC vous pouvez lire ou relire mon article sur le sujet en cliquant sur ce lien : La contrainte du système en entreprise.

Aussi, et c’est la raison de cette petite digression sur la TOC, vous pouvez lire l’article de Florent Fouque sur l’application de la TOC dans la vente/service, cliquez sur ce lien pour le lire. C’est également une excellente introduction et vous pourrez bien comprendre le principe étonnant de la TOC. Florent fait un travail admirable sur son site Analyse Systémique, n’hésitez pas à le visiter cela vaut vraiment le coup !

A plus tard pour la suite de mes articles, et je vous remercie toutes et tous pour votre fidélité et tous vos encouragements !

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